14 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 15)

Un jour
mon frère est rentré de l'école
en disant
d'un air tout-à-fait tranquille
qu'il pissait tout rouge
mais que ça ne lui faisait pas mal pour autant
maman affolée a demandé
à vérifier
&
ce rouge avait la consistance du sang
c'est ce qu'elle a affirmé à papa au téléphone
qui était encore à son travail
&
qui lui a répondu de l'emmener aux urgences
j'ai accompagné maman
&
mon frère à l'hôpital de Nantes
on a attendu longtemps
maman ne tenait pas en place
nous non plus
&
une fois que le médecin
est revenu nous voir
il arborait un étrange et grand sourire
maman a éclaté en sanglots
j'ai cru qu'il voulait lui faire du mal exprès
mais elle a ensuite chaleureusement remercié
le monsieur en blouse blanche
qui a questionné mon frère sur ce qu'il avait mangé à la cantine
maman a alors appelé papa
qui était encore à son travail
pour lui dire que ce n'était plus la peine
qu'il nous rejoigne aux urgences
oui ça va mieux il a simplement mangé beaucoup trop de betteraves ce midi
mon frère
était tout content
et plutôt surpris
de provoquer ainsi l'hilarité générale
j'en étais presque jaloux



13 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 14)

Le mercredi après-midi
il n'y a pas école mais
papa & maman nous ont
concocté un programme bien chargé
on commence d'abord
mon frère et moi
par une heure de
"Mini school" avec d'autres enfants
où une grosse femme
très antipathique nous enseigne
des rudiments d'Anglais
papa et maman insistent
sur l'importance de bien apprendre cette langue
pour plus tard
puis je vais à mon entraînement de foot
mon frère fait du judo
je m'amuse comme un fou
à dribbler tout ce qui bouge
&
je me fais assez vite engueuler par l'entraîneur
justement
parce que je dribble tout ce qui bouge
puis je vais au catéchisme
mon frère en est exempté c'est dégueulasse
le curé en soutane
nous raconte la vie de Jésus
nous demande de réciter les pêchés capitaux
&
deux ou trois prières apprises par cœur
sans rien comprendre
on termine l'heure religieuse par une chanson d'amour
"c'est un fier et beau navire qui s'appelle le monde-ami"
avant j'apprenais aussi le solfège
parce que j'avais l'oreille musicale
apparemment
mais je n'ai pas tenu plus de trois cours
ce qui n'a évidemment pas plu du tout à mes parents
&
puis je vais bientôt faire ma première communion
toute la famille viendra de Bretagne pour l'occasion
&
quand on rentre à la maison
il faut encore faire les devoirs d'école
sous étroite surveillance
&
on peut enfin regarder les dessins animés à la télé
j'entends souvent papa répéter à l'envi
quand vient le mercredi
"Mens sane in corpore sano"

Dans la maison de mon enfance (Extrait 13)

Maman dit qu'elle aurait aimé
avoir une fille
&
que si j'avais été une fille
ils m'auraient appelé Florence
ils avaient déjà choisi le prénom
papa dit qu'il s'en foutait
d'avoir une fille ou un garçon
c'est le hasard, tout ça, on n'choisit pas... mais c'est très bien un garçon, plaisante t'il 
j'aime bien leur poser des questions
j'aime quand ils répondent à mes questions
j'aime bien quand les repas du dimanche midi
se passent dans la bonne humeur
maman dit qu'elle aurait aimé
avoir un troisième enfant mais
que pour la naissance de mon frère
elle précise bien que ce n'est absolument pas de sa faute
sa césarienne s'était très mal passée
et les médecins lui avaient alors fortement déconseillé
d'envisager une nouvelle grossesse
ça aurait été trop dangereux
maman a la larme à l’œil quand elle raconte tout ça
&
papa nous raconte une blague
pour détendre un peu l'atmosphère
mais je pense encore à quelque chose qui ne passe pas
j'aime bien être un garçon
ça c'est sûr mais
je ne sais pas si je dois le leur dire
ou si je dois attendre
ou si je dois cacher ce que je fais
quand mes parents ne sont pas encore rentrés à la maison
je vais dans leur chambre
je fouille dans leur armoire
&
j'essaie les petites culottes de ma mère
et ses jupes



Dans la maison de mon enfance (Extrait 12)

On a des voisins
bien sûr
mais l'endroit paraît
quand même
à l'écart du monde
le chemin qui mène à la maison
n'est pas encore goudronné
il est étroit
bosselé
poussiéreux
&
puis les voisins
on les voit
à peine
ils vivent dans leur coin
ils sont là depuis longtemps
ils ont de vastes demeures
d'immenses jardins
&
de hautes haies bien taillées
je les aperçois depuis la fenêtre
de ma chambre
planqué derrière un bout de rideau
quand ils se baignent certains jours
dans leur piscine
qui me fait drôlement envie
à côté de notre maison
toute neuve
il y a une autre maison
comme la nôtre
en construction
pour l'instant c'est rien qu'un gros trou dans le sol
&
à quelques kilomètres de là
les premiers immeubles
maman dit que ce sont des HLM
poussent
comme des boutons d'acné
à la gueule
de l'ancienne campagne


12 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 11)

Papa
il me fout la trouille rien
qu'avec son regard
&
quand il s'énerve
qu'il entre dans une colère noire
parce qu'on ne va pas dans son sens ou
parce qu'on lui répond
mieux vaut rentrer dans le rang
&
arrondir les angles
c'est ce que sait très bien faire maman
qui nous sert de tampon
papa
il a des avis tranchés sur plein de choses
-Le rock, c'est une musique de sauvages
alors à la maison
on écoute Sheila Brassens Michel Sardou
Bach Vivaldi
mais aussi Malicorne
les Tri Yann Alan Stivell ou An Triskel
-Mai 68 c'est une vaste fumisterie
je sais pas trop ce qu'il veut dire par là
maman ne le contredit pas en tout cas
alors à la maison
on ne parle presque jamais
de rien qui m'intéresse
on n'a jamais entendu parler du punk
on parle uniquement des études
de réussite
&
de travail
alors à l'école
j'essaie d'avoir un autre son de cloche
de tirer sur ma première clope
de faire comme les autres
sans trop oser non plus
car
c'est pas facile de jongler
avec ce que j'entends d'un côté
&
ce que j'entends de l'autre

Dans la maison de mon enfance (Extrait 10)

Je rentre de l'école
dans la deudeuche bleue de
maman qui me demande
si j'ai eu des bonnes notes
aujourd'hui
je lui réponds toujours
oui
même quand c'est pas vrai
&
je croque à pleines dents
le pain d'épice
de mon goûter
&
je crois pouvoir convaincre
maman
de m'acheter des figurines Panini
pour compléter mon album
mais
maman dit
d'un air très concentré sur les virages
de la route 
qu'on verra ça plus tard
quand elle aura signé mon carnet de notes

Dans la maison de mon enfance (Extrait 9)

Mon frère
&
moi
on s'aimait bien
mais on se battait souvent
&
ça pouvait être assez violent
en y réfléchissant il pouvait s'agir d'une lutte de pouvoir
entre deux caractères très opposés ou
d'un entraînement encore inconscient pour le Struggle for Life
dont nous parlait papa d'une certaine façon
&
la plupart du temps
même si je le niais évidemment à l'époque
j'étais à l'origine de nos accrochages sauvages
car
mon frère avait
un caractère plutôt paisible
&
solitaire
il semblait n'avoir besoin de personne pour jouer
pour s'exprimer
tandis que moi
je reportais d'un coup
toutes mes frustrations
d'enfant gâté qui devait montrer l'exemple
par une agressivité
&
une sournoiserie verbales
qui me paraissaient normales alors
que je ne parvenais à évacuer ni autrement
ni ailleurs qu'à la maison
alors
mon frère
me courait après pour me cogner
il courait vite nom d'un chien
&
je riais
autant par peur que pour exciter sa colère
&
plus je riais
plus il s'énervait
plus il redoublait d'efforts pour me cogner
&

papa intervenait
avec la complicité de maman
il nous filait une putain de raclée
à tous les deux
&
quand la situation s'était enfin apaisée
papa prenait le parti de mon frère
&
maman prenait le mien
en général

11 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 8)

Cachée sous
les arbres
pleureurs
la minuscule
rivière
serpente
en contrebas du jardin
on y voit parfois
d'aussi
minuscules poissons
nager
près des bateaux
de papier
à un mât
qu'on essaie de faire
voguer
on s'assied sur la rive
boueuse
on écoute les chants mélodieux
des oiseaux
on observe les lents déplacements
des vers de terre
on entend des grenouilles
et des aboiements dans le lointain
on pense à de longs voyages
à des terres inconnues
à des romans de Jules Verne
à des enfants perdus sur une île déserte
comme dans Deux ans de vacances
puis mon frère
qui s'ennuie à présent
s'amuse à enjamber
la minuscule
rivière à
sauter d'un bord à
l'autre
à cloche-pieds
à prendre de plus en plus
d'élan
&
je fais comme lui
&
il n'est plus question que
de défi sportif
de jeu viril
de chutes sans gravité
&
de vêtements horriblement sales


10 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 7)

En fouillant dans un tiroir
du grenier
je tombe sur quelques vieux poèmes
ce sont des alexandrins rimés
je reconnais l'écriture soignée de mon père
&
je souris car
il ne m'en a jamais parlé
il ne parle jamais de ce qui l'a tracassé
de ce qui s'est passé dans sa tête à l'époque
de ce qu'il aurait aimé faire
un de ses poèmes parle de
spleen
&
dans la bibliothèque
du salon
on trouve d'ailleurs les oeuvres complètes
de Baudelaire
dans la collection La Pléiade
mais aussi quelques autres classiques français
Bossuet Chénier Hugo
près de l'intégrale Tout l'Univers
&
des 5 tomes de L'éducation sexuelle illustrée
dont le dernier
accompagne alors mes fréquentes
masturbations
dans ma chambre
Papa est maintenant abonné à l'Express
à l'Expansion
&
la poésie c'est de l'histoire ancienne


Dans la maison de mon enfance (Extrait 6)

Sur le mur de la pièce
plongée dans le noir
défile
le court-métrage
muet
de
nos dernières vacances
papa est fier de
de qu'il a filmé avec
sa caméra super 8
dernier cri comme il dit
maman se trouve trop
grosse
dans l'une des scènes
de plage
mais non, lui assure papa, et puis tu poses comme une star
mon frère s'exclame devant tout ce
qu'il reconnaît
nos cerfs-volants
l'auberge où nous avons dormi une nuit
le grand lit unique
les ânes de Gabrovo
la jolie guide le mini bus vers Veliko Tarnovo
j'entends souvent dire
que je suis le
plus sensible
parce que je reste longtemps
inconsolable
quand il s'agit d'évoquer les choses
qui sont à jamais terminées
-Y'en aura d'autres, des beaux moments, promet maman, tu verras mon chéri
-Il va falloir t'endurcir un peu, mon gaillard, sourit papa
qui rallume à l'instant la lumière
rembobine la pellicule
&
la range dans une boîte
hermétique
qu'il nous donnera peut-être un jour quand on sera plus grand
mais en attendant, il est l'heure d'aller au lit



un nuage sans bonheur

Vers où
vers qui tourner la lampe de chevet
du mort

car la lumière d'après
est-elle plus naturelle
que la divine - devine
ce qu'il y a

pour déjeuner

on essaie le non sens des aiguilles du temps
non sans humour
non sans appréhension
moules au vin blanc

y'a aura 'il du monde à l'enterrement
et le curé
a t'il écrit le bon sermon

on n'en sait rien
on verra ça plus tard
et pour l'instant
j'ai perdu de vue mes lunettes
moi c'est mon parapluie
et moi mon téléphone
la vie n'est pas rose tous les jours
déjà il ne pleut plus
ma foi

et le mort dans tout ça
il fait du bruit
la nuit
quand on le veille
qu'on le surveille
sans qu'il s'éveille
bah c'est normal

et tous ses livres dans la bibliothèque
tous ses habits
tous ses meubles
dans la conversation

et ses économies
on va les prendre
les partager
il ne peut plus rien dire

il était bien malade
mais
il faut l'embrasser puisqu'il est
froid
pour quelques heures encore
ça fait bizarre

c'était pépé
en mil neuf cent trente sept
sur la photo

oui oui
il aura bien vécu
longtemps vécu
on te racontera son histoire
une autre fois

et puis le ciel
se fout de toute cérémonie
de toute mémoire
de la tristesse aussi

il y aura toujours là
au dessus de nous
un nuage
sans bonheur

qu'on essaiera de
détourner



9 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 5)

tu sais qu'on t'appelle
par ton prénom
tu sais qu'on t'aime
aussi
puisqu'on te le dit parfois
tu n'écris pas encore scrupuleusement
dans un journal intime
en fait ce sont des cahiers d'écolier
avec des grands carreaux
les détails de ta journée
pour te sentir exister
pour te souvenir que tu as bel et bien existé
à telle ou telle date
tu ne te révoltes pas
tu n'en a pas le courage
tu ne supportes pas les conflits
tu crains le regard froid les cris de houle
le chantage affectif la culpabilité
tu fais ce qu'on te dit
et si tu rechignes par moments
tu reviens vite quand même
dans le droit chemin
tu as de bonnes notes à l'école
même si tu ne travailles pas beaucoup
tu essaies de faire plaisir à
tes parents
tu as très peu d'amis
tu restes longtemps seul dans ta chambre
enfermé
tu développes une timidité maladive
tu pratiques même la politique de l'effacement
jusqu'à ce qu'on ne remarque ni
ta présence ni
ton absence
(c'est l'impression que tu as)
&
que tes mots s'effilochent dans l'air
exténués par leur
propre vacuité
tu dis je à tout bout de champ
et tu ne comprends pas
qui est ce je ce rôle qui
parle en toi
alors
heureusement qu'il y a les
livres d'images heureusement
qu'il y a les livres qui racontent
des histoires

Dans la maison de mon enfance (Extrait 4)

J'ai souvent peur
la nuit
dans mon lit
j'ai étalé partout sur la moquette
des feuilles de papier
comme un signal sonore
je me suis fabriqué
une arme préhistorique
un bout de bois transpercé de grands clous
que je garde à portée de mains
les volets sont fermés
j'ai 6 ou 7 ans
je ne sais pas pourquoi
cette peur
elle est là presque chaque soir
comme les cris rauques d'un hibou
comme le souffle des vents dans les feuillus du jardin
&
dans l'obscurité
de ma chambre
à l'étage
mon cœur s'emballe
je ne bouge plus
je respire à peine
je suis complètement
paralysé
car
il y a cette ombre menaçante
cette ombre fixe
penchée
sur moi
&
il me faut du temps
pour admettre
qu'il s'agit cette fois de
ma lampe de chevet
ronde et chauve comme un crâne
alors
je sors de cette apnée
complètement épuisé
avec la sensation de l'avoir
échappé belle
mais
je garde ce secret pour moi
évidemment

Dans la maison de mon enfance (Extrait 3)

On pédale comme
des fous
mon frère et moi
sur le chemin
caillouteux
qui mène à la grand-route
&
un voisin de notre âge
(j'ai oublié son prénom)
nous rejoint bientôt
&
tout couverts
de sueur et de poussière
on fait la course
parce qu'il n'y a pas grand chose d'autre
à faire
ici
puis il nous invite à
goûter chez lui
il habite une haute maison en pierre
(on dirait un château miniature)
avec de larges fenêtres
&
moi
dans mon for intérieur
je trouve qu'il en a
de la chance
son père n'est presque jamais là
(il est tout le temps en voyage)
et sa mère
est encore plus belle que
la mienne
&
quand elle promet qu'un jour
(son sourire est radieux)
elle nous emmènera faire
un tour de barque sur
l'Erdre
juste à côté de chez eux
alors
je crois que je suis amoureux
(en tout cas, je repense à son visage avant de m'endormir)


8 oct. 2014

dans la maison de mon enfance (Extrait 2)

Un petit chat
gris
miaule devant la porte
du garage
on le caresse
on lui apporte un
bol de lait
qu'il lape avec gourmandise
on aimerait le garder
papa est d'accord
mais 
pas maman elle
n'aime pas les animaux
-et puis c'est trop de travail de s'en occuper, ajoute-t-elle
alors
maman referme
la porte
sur le petit chat
gris
qui miaule
encore un peu
avant de disparaître
quelque part
dans la vaste campagne environnante
(mais pas dans mes pensées)
j'ai même espéré longtemps qu'il nous
revienne un jour
ou l'autre
depuis mon poste d'observation
(à la fenêtre de ma chambre)

7 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 1)

Le cerisier
dans le jardin
en pente
est si haut qu'un
escabeau géant est posé
contre son tronc
gluant
-les meilleures choses sont à ce prix, promet papa
jamais avare de phrases
impressionnantes
lorsqu'il grimpe
pour remplir le panier
accroché à son bras
maman lui demande de
faire bien attention
papa secoue quelques branches
je ramasse les cerises
tombées
-t'inquiète maman, je tiens l'escabeau, prévient mon frère
d'un an plus jeune que moi
papa redescend
le panier est plein de grosses cerises
rouge écarlate
et maman
soulagée
dit qu'elle va pouvoir nous
préparer un bon clafoutis pour ce soir

29 sept. 2014

Un grand écrivain ( devient un grand écrivain ) (de Jean-Marc Flahaut)

un grand écrivain
( devient
un grand écrivain )
dès lors qu’il sait recycler
les idées des autres
sans se faire piquer
voilà le secret
lui
sait ça
mieux que personne
alors
il reprend le livre

comme ça
dans sa main
c’est bien
puis
l’ouvre
comme une pomme
en son milieu
respire profondément
et fait semblant
de lire ce qu’il lit
car en réalité
chaque mot
chaque phrase est imprimée
dans son cerveau
comme l’adresse d’une maison
en flammes
il insiste
un peu
et finit par reposer le livre
qui se consume
sur le sol
en se déglinguant de partout

et il se lève de sa chaise
et il regarde la bibliothèque
et il s’avoue vaincu
une fois de plus

( 2009 )





26 sept. 2014

c'est un effort au dessus de mes capacités

trois
en face de moi
trois faces de rats
souriants
&
bien habillés
deux hommes et une femme
plutôt mignonne
tous
responsables
d'une entité bien précise
au sein de l'entreprise
mais je n'ai pas le temps de retenir toutes ces informations
je n'ai pas le temps de comparer leur vacuité à la mienne
on est ici pour une raison bien précise alors
on m'écoute poliment
parler
on me fixe du regard
en faisant des hochements des gloussements
des moues
difficiles à interpréter
on me demande
de me présenter
de parler de moi de mon parcours
de mes motivations
on me demande de préciser
certains points
de détailler
ce que j'ai fait jusqu'à présent
sur chaque poste
et
on cherche à me déstabiliser
peut-être
en pointant les nombreux trous temporels
dans mon CV
on me demande
si je connais l'entreprise
si j'en ai déjà entendu parler
on me demande
si j'ai de l'ambition
si j'ai vraiment envie de m'investir
si j'ai confiance en moi
on me demande
un tas de choses auxquelles je n'ai
nulle envie de répondre
d'une voix asséchée
par une mise en scène bâclée
par certains mensonges nécessaires
par la peur de mal faire de mal dire
et
mes yeux passent de
l'un à l'autre
trois
ils sont trois
en face de moi
dans cette salle exiguë
aux larges vitres transparentes
n'importe qui pourrait nous voir
n'importe qui pourrait nous entendre
n'importe qui dans mon dos
je tente
de cacher les réactions de mon corps
de conserver la tête hors de l'eau
bouillonnante
et
mes yeux cherchent de
nouveaux repères
plus solides
plus intimes
j'aimerais pouvoir me détendre
raconter une bonne blague
respirer sans confondre l'inspiration avec l'expiration
j'aimerais leur lire un poème que j'aime
ouvrir une bière bien fraîche et trinquer
à la santé de l'entreprise
à n'importe quel boulot alimentaire
au monde tout simplement
et
mes yeux se perdent
se faufilent déjà
jusqu'à ma voiture
jusqu'à la clé de contact
jusqu'à ce bruit de moteur
et d'accélération
jusqu'à ce chez moi
où je pourrais enfin
retrouver mes ombrageuses mélancolies
en concluant
à une certaine inaptitude sociale
en toute connaissance de cause

25 sept. 2014

on pourrait voir ça
comme une succession de croix
plaquées au sol
où sommeilleraient d'invisibles martyrs
d'un rue l'autre
que les hommes les femmes
les chiens les véhicules
d'ici
piétineraient
à tout instant
sans rien sentir d'autre qu'un goudron
dur
et
protecteur

on pourrait voir ça
comme une suite de perspectives
à la Bernard Buffet
rachitiques dans l'éloignement
gigantesques à l'approche de
tel ou tel bâtiment
et nos yeux nos corps
nos émotions
se déformeraient
continuellement sous
l'empreinte d'un crayon

on pourrait voir ça
comme un jeu de constructions
à monter soi-même
et
à la fenêtre
je déplace d'ailleurs cette femme
en case D4
pour la faire avancer de plusieurs cases
jusqu'à la Boulangerie
en F7.



24 sept. 2014

boite de conserve

en tête
quelques
intonations de l'inquiétude
une
échelle de valeurs
où manquent quelques barreaux
un
sentiment
de déclin
des
signaux envoyés
à l'autre
et puis
ouvrir une boîte de conserves
histoire de combler
notre appétit
de vie