26 févr. 2016

Ce serpent de mer

Tu trouves un peu de tout par ici
par exemple
celle
qui traîne sa vie ses gosses à l'école sa fatigue au boulot
son ras-le-bol d'un homme de plus en plus indifférent
celle
qui sourit tout le temps mais ne tient pas à s'engager
veut profiter du temps des plaisirs de son corps du corps des autres
celui
qui se sait attiré par les hommes
qui tâche de marcher comme un mâle sans attirer l'attention sur lui
celui
qui avance à grand pas pour ne pas être en retard à un rendez-vous hyper important
le costard, le cravate, l'élégance par dessus tout, la séduction aussi
celle
qui sort de l'école sans apercevoir ni son père ni sa mère et c'est pas la première fois
celui
qui s'en fout de tout vous demande une pièce & vous regarde comme s'il allait vous flinguer
celle
qui porte le hijab par soumission par croyance par défi par connerie j'en sais rien
celui
qui la regarde de travers & sait pour qui voter la prochaine fois
celle
aussi qui la regarde de travers & l’interpelle & l'insulte & s'en va
celui
qui n'intervient jamais & veut rester tranquille dans son coin
celui
qui valide des grilles de loto sportif de loto de keno
tout ce qui peut lui apporter la richesse
celle
qui fume beaucoup trop boit trop crache ses poumons est peut-être gravement malade
celui
qui n'avance pas se parle tout seul cherche dans ses poches
celle
qui me plaît mais pas sa copine trop maigre trop bavarde
celui
que je reconnais vaguement mais on se croise sans rien dire
celle
qui pratique la méditation ou l'engagement social ou un truc dans le genre
celui
qui regarde à la fenêtre
bon à vrai dire
ce que je te raconte-là n'est pas la stricte vérité hein
mais
tu trouves aussi quelques arbres par ici
des bancs où t'asseoir
des murs sales jamais rafraîchis
des poubelles le long des murs
des voitures des scooters des piétons qui passent sans fin
&
un poème à la fin pour t'approprier
d'une certaine manière
ce serpent de mer
dont tu fais pourtant partie
d'une certaine manière
&
dont tu n'entrevois que bribes et hypothèses.




23 févr. 2016

Five words more...

Si on avait pu
deviner
les prémices
de la vie
on aurait
peut-être posé
nos conditions
avant de s'y coller
une bonne fois pour toutes

***

Le sans abri
n'aime pas qu'on l'appelle
comme ça
lui aussi
a sa fierté
"j'ai cent abris, vous n'en avez qu'un, je vous plains"
lui aussi
a son humour
en plus
d'un vieux carton
trempé

***

à la fenêtre je vois
ce que mes yeux
veulent bien voir
c'est peu pour dire
que j'ai tout vu
c'est assez pour m'en
faire une petite idée

***

il y a une grande part
d'improvisation
dans tout ce qu'on fait
qu'il s'agisse d'élever un enfant
qu'il s'agisse d'aimer quelqu'un
qu'il s'agisse de s'en sortir du mieux possible
il y a une grande part
de mensonge
pour faire croire
que l'improvisation
ne dure qu'un temps

***

J'ai besoin de me
parler tout seul
pour mettre un peu d'ordre
dans mon fouillis
intérieur

parfois pire
que le placard
où sont entassés des milliers de
papiers

***

On peut se satisfaire de
ce qu'on a
je ne sais pas si tu es sincère
en disant cela
ou si
tu cherches à me faire plaisir
ou si
tu tiens à te rassurer
sans avoir à énumérer tout ce qu'il
te manque
ou si
tu compares notre situation à
la situation de ceux qui n'ont rien
ou si
la sagesse d'un relatif dénuement
venait de naître
entre nous
au grand jour
ou si
tu me diras le contraire
tout-à-l'heure

***










4 aubes, autant de crépuscules en moins

L'oeuf, la poule & le reste

Des oeufs dans le frigo
de quoi faire une omelette
de quoi se poser des questions
de quoi sentir le cul des poules
de quoi faire l'autruche
de quoi classer dans l'ordre &
tout casser
les oeufs sont bien plus que des oeufs, vois-tu

***

Rituel païen avec bedaine

Je suis nu
à la fenêtre
celles qui lèvent la tête
depuis les trottoirs
peuvent m'apercevoir
au crépuscule finissant
effectuer
une danse lascive
&
fêter ainsi le lever d'un jour
résolument
nouveau

***

N'avoir rien à faire, ne rien défaire

J'aimerais vivre en
autarcie
sans avoir besoin de
gagner ma croûte
ni à rendre de
comptes
à qui que ce soit
J'aimerais vivre en
état permanent d'optimisme serein
quand les fruits
&
les légumes d'un jardin
à l'abri des regards
poussent
le plus naturellement du monde
sans qu'il soit nécessaire de
les cultiver
un seul instant
J'aimerais me contenter d'être là
avec toi à
mes côtés
&
voir ce qui se trame
au travers de tes yeux
dans cette nouvelle vie

***

Croire, puisqu'il le faut à un moment

Tu lis parfois
des textes anciens
traduits en français
avant de t'endormir
tu aimes trouver
dans les paroles d'un dieu
sacré
par des hommes morts depuis belle lurette
&
auquel tu t'es remise à croire
un peu
de quoi
donner un sens
positif
à tes angoisses
passées
présentes
ou
futures
je t'entends respirer
je t'entends réciter
puis
t'endormir
le livre tombé à terre
&
partir loin
très loin






22 févr. 2016

The Dubliners



Paroles de Sam Hall
Oh my name it is Sam Hall chimney sweep, chimney sweep 
Oh my name it is Sam Hall chimney sweep 
Oh my name it is Sam Hall and I've robbed both great and small
And my neck will pay for all when I die, when I die
And my neck will pay for all when I die

I have twenty pounds in store, that's not all, that's not all
I have twenty pounds in store, that's not all
I have twenty pounds in store and I'll rob for twenty more
For the rich must help the poor, so must I, so must I
For the rich must help the poor, so must I

Oh they took me to Cootehill in a cart, in a cart
Oh they took me to Cootehill in a cart
Oh they took me to Cootehill where I stopped to make my will
Saying the best of friends must part, so must I, so must I
Saying the best of friends must part, so must I

Up the ladder I did grope, that's no joke, that's no joke
Up the ladder I did grope, that's no joke
Up the ladder I did grope and the hangman pulled the rope
And ne'er a word I spoke, tumbling down, tumbling down
And ne'er a word I spoke tumbling down

Oh my name it is Sam Hall chimney sweep, chimney sweep
Oh my name it is Sam Hall chimney sweep
Oh my name it is Sam Hall and I've robbed both great and small
And my neck will pay for all when I die, when I die
And my neck will pay for all when I die


Sam Hall à tue-tête

Je suis au volant de ma bagnole
J'écoute un cd des Dubliners
musique irlandaise traditionnelle
je suis au volant de ma bagnole
&
je chante à tue-tête Sam Hall avec les Dubliners
l'accent en moins 
la pinte de bière en moins

Pendant ce temps...

Le facteur sur son vélo effectue sa tournée
deux ouvriers élaguent des arbres
la boulangère place soigneusement les pâtisseries en devanture
un employé balaie mollement le trottoir
un petit vieux avance péniblement
une jeune étudiante roule du cul dans le vent
la vie de tous les jours, quoi

Moi
je n'ai rien à faire de particulier
si ce n'est
changer de place ma bagnole
pour éviter
de choper une prune de 35 euros

Payer
payer
payer

la thune file plus vite que le temps
bordel
j'ai jamais trouvé de billet de banque
par terre

Je resterais bien encore un peu
au volant de ma bagnole
en chantant comme un damné Sam Hall avec les Dubliners
la barbe en moins 
des dents en plus

Mais

Une place de stationnement s'est libérée
je vais ensuite rentrer chez moi
grimper les escaliers
pisser
fumer
boire un café
enfiler une robe de chambre
glander sur internet
&
attendre
attendre

attendre quoi au juste...
une happy end à tout ce brouillon de vie ?





19 févr. 2016

Encore 5 +4 à se mettre sous la dent

Et malgré tout...te serrer dans mes bras

Quitter l'appartement
la ville
quitter
15 ans de vie en somme
&
s'installer ailleurs
sans savoir où au juste
avec ce qu'il nous restera
&
quand je te dis que
ce n'est pas plus mal
de liquider ainsi nos dettes
tu me réponds par
la tristesse que
c'est vraiment une fin merdique.

***

Un secret bien gardé

Je n'ai jamais dit à
mes parents
que j'étais allé
deux fois aux putes
&
les deux fois
j'étais plutôt bourré
mais
ni l’alcool
ni les putes
n'ont fait partie
de mon éducation.

***

Le jour où tu l'as connue

A la mort de ma grand-mère
paternelle
il n'y avait pas grand monde
mes parents, mon oncle mon frère et moi
&
un vieux qui se disait de la famille
mais s'en était éloigné depuis longtemps
&
puis toi
mon amour
qui la rencontrais
pour la première fois
&
pour la dernière fois
allongée
raide
dans cette chambre froide.

***

Sans doute des mésanges, pourquoi pas des colibris

Les oiseaux
ce matin
ont chanté plus que d'habitude
est-ce un signe
est-ce une anomalie
ou
est-ce parce que
j'y ai prêté d'attention plus que d'habitude...

***

Recette facile

Un sourire
un baiser
une caresse
un simple geste vers l'autre
&
s'enlacer quelques instants
il n'en faut pas plus
pour repartir du bon pied
alors
pourquoi
oui pourquoi
nom de dieu
est-ce si difficile
parfois ?


***

Dring, dring !

Quelqu’un sonne à la porte
ce peut être n'importe qui
le facteur
un voisin
une charmante inconnue
Hannibal Lecter
ou
un flic
mais nous n'ouvrirons pas
il nous faut préserver
le mystère.

***

Voulez-vous un siège près de moi ?

On a beau rester assis toute la journée
&
penser à ce qui peut nous arriver
on ne se doute pas à quel point
les choses
mûrissent
&
pourrissent
de l'intérieur
tant que la chaise
ne s'écroule pas
tout-à-fait.

***

Oui, ça peut arriver, un jour.

Un pingouin
sportif
&
aux lunettes noires
au volant d'une Audi A3
vous vous dites c'est
c'est sans doute une hallucination
une ruse de l'imagination
pour faire sourire
un matin blême
mais
vous ne m’ôterez pas
de l'esprit
l'envie que j'ai de voir
un jour
au coeur de nos villes
un pingouin
sportif
&
aux lunettes noires
au volant d'une Audi A3.

***

Trop mouvantes, trop floues pour être retenues

Les objets nous parlent plus
que les pensées
je crois
ils nous parlent dans
nos souvenirs
alors que les pensées
elles
brillent par leur absence
jusque dans nos souvenirs.







7 bouts sans incidence

Faux espoir, là, persévère

J'ai beau savoir que
rien
pas même mon amour
ne te rendront la vie plus
facile
je continue de croire que
ce rien
et même mon amour
finiront par arranger
les choses.

***

Le sens si bien chassé du sacré

Je regarde le ciel
par la fenêtre
&
je constate que
je vois plus
de choses
par la fenêtre que
dans le ciel.

***

Tentative d'explication à 2 balles

Ce qui nous a
rapprochés
l'un de l'autre
à l'époque
c'était
justement
la frémissement
particulier
de cette époque.

***

Ecouter l'autre, un temps

J'ai dégoté un boulot
à plein temps
parce que tu me l'avais demandé
J'ai cherché à me stabiliser
financièrement
parce que tu me l'avais demandé
et puis un jour
comment dire
je n'en ai plus fait qu'à ma tête.

***

L'amitié, c'est quelque chose

Nous sommes entourés
de faux amis
l'hypocrisie
la mauvaise foi
le mensonge
&
la vanité
mais eux
au moins nous
sont fidèles.

***

Liste non exhaustive pour un futur radieux

Il nous reste encore de belles années
à vivre
pensons-nous
une fois écartées
les possibilités
d'une attaque cardio vasculaire
d'un cancer généralisé
d'un accident de voiture
d'un attentat sur la ligne 13
de la chute d'une grue sur notre chambre
&
de tout un tas de choses plus ou moins
contrariantes.

***

L'utilité d'un poème enfin reconnue à sa juste valeur

Un poème sert
bien
à quelque chose
à éviter par exemple
de passer l'aspirateur
ou
de faire la vaisselle
ou
de chercher un boulot
parce que
chacun sait
et toi aussi
que l'appel d'un poème
en cours d'écriture
est plus fort que
tout








18 févr. 2016

Dans la maison de mon Enfance (Extrait 41)

-Il faisait quoi pendant la guerre, papy ?
maman répond qu’il était prisonnier
quelque part
dans un camp en Autriche
-Et mamy ?
maman répond qu’elle s’occupait toute seule
courageusement
de la ferme
&
des animaux
-Et pépé ?
papa répond qu’on lui a pris sa maison
de notaire
à Dinard
d’abord les boches
ensuite les communistes
-Pourquoi ?
-Parce que c’était comme ça, à l’époque
je ne saisis pas bien
qui sont ces gens dont il parle
mais je trouve ça dégueulasse
vraiment dégueulasse
de s’en prendre à mon pépé
-Et mémé elle a rien dit ?
maman répond que mémé a
un sale caractère de cochon
-C’est pour ça que tu pleures souvent quand on va la voir ?
papa dit qu’un jour
il écrira l’histoire de la famille
si son travail lui en laisse le temps bien sûr
-Et tu parleras de moi ?
Papa sourit
il croit savoir qu’on descend
du Comte de la Bourdonnais
&
du coup
moi aussi
j’y crois dur comme fer
-C’était qui ?
j’ai besoin de savoir
au cas où
mais
je ne sais pas si c’est si important que ça
car
quand j’en parle à mes camarades de classe
ils s’en foutent complètement
&
me répondent d’aller voir ailleurs
ce que je fais souvent finalement





Dans la maison de mon Enfance (Extrait 40)

Traverser l'Atlantique avec un long nez & Tabarly

Pinocchio a le nez qui s’allonge
pas moi
pourtant je tiens de papa
qui a le nez déjà long
il a dû mentir bien des fois quand il avait mon âge
on est allés voir le film au cinéma
on a ensuite parlé du film en buvant un chocolat chaud
Pauvre Pinocchio
papa et maman n’aiment pas qu’on leur mente
mais
c’est trop tard
-T’as eu des notes ?
-Non
-C’est toi qui a frappé ton frère ?
-Non
Je prends goût à la fabrication des mensonges
ça tient de l’aventure imaginaire
évidemment
papa et maman ne sont pas dupes
Je rougis je balbutie j’hésite un peu
alors
je prends une claque
une autre
si besoin
puis
une punition
ou
une menace de punition
-Tu le vois ce martinet-là ?
papa le sort du placard
J’avais oublié qu’il était là ce martinet
il n’a jamais servi
peu importe
le mensonge devient ma seconde nature
ça tient de la résistance
de toute façon
c’est trop tard
pour faire marche arrière
-Qu’est-ce qu’ on va faire de toi ?
-Le roi du mensonge peut-être
Ou un truc dans le genre
alors forcément
je prends une claque
parce que papa et maman n’aiment pas

mon insolence.


Quand Christophe Sanchez égrenne les saint(e)s du calendrier, ça donne une belle galerie de portraits !

Je me permets de reprendre ici quelques-uns de ses textes lus sur son facebook :

Bernadette n’est pas la soubrette de Bernard
Pas non plus une suffragette, mais un buvard
Bernadette boit du Chivas et du chagrin
Qu’elle rend le soir pour garder le teint
Bernadette est experte en soulographie
Trente-huit ans de beuverie sans un baby


Alexis vit sous un toit où il lit
Matin soir et aussi à midi
Alexis sombre dans les livres et la peur
Oublie que dehors la peau affleure
Alexis n’a pas notion de vie ni d’heures
Il enfile reclus les légendes en leurre


Claude est un vieux beau aux cheveux gris
Il cache sous sa kippa une jolie calvitie
Claude recolle des lambeaux de vie
en s’habillant jeune et dernier cri
Claude roule en cabrio et des mécaniques
Ce n’est pas pour autant qu’il nique


Béatrice a dix-huit ans et un rire enjôleur
Qui balade les neuneus en chaleur
Béatrice n’est pas une fille facile
Elle ne juge pas qu’à l’érectile
Béatrice croit tout savoir de la nuit
A une peluche, confie ses amours démis


Félix a quinze ans et un faim de loup
Mais des filles il n’y connaît walou
Félix rêve de galbes et au matin vit
S’essuie la main des pertes de nuit
Félix a des boutons et un minois joli
Quand il sera plus grand et défleuri


Vincent a cinquante ans et un pèse-personne
Il a l’âge et le ventre de François, Paul et les autres
Vincent a des problèmes de cœur au sens propre
Comme au sens sexué alors il fume pour bouturer
Vincent dort mal car sa femme l’a quitté
Depuis Il prend du bleu et des filles faciles

Le blog de Christophe Sanchez : http://www.fut-il.net/


2 févr. 2016

Ça y est, il est sorti ! Mais qui ? "Pleines Lucarnes" bien sûr !




76  pages au format 14 x 21, 9 euros  2 € de frais de port

Pour celles & ceux intéressés, vous pouvez passer par moi ou par FX Farine pour une dédicace personnalisée ou par Yves Artufel, l'éditeur de Gros Textes.

Gros Textes
Fontfourane
05380 Châteauroux-les-Alpes


Quelques extraits du Recueil :

Joker de luxe (FXF) 
Didier Christophe, un colosse aux cheveux longs, hirsute et nonchalant, – sur le terrain, chaussettes toujours baissées –, look de hard-rocker : à peu près rien à voir avec les stars adulées du moment. Et pourtant, le ballon dans les pieds, il faisait des miracles, soulevant l’approbation du public qui n’en revenait pas et en fit son chouchou. Frappe de balle, jeu de tête et engagement le rendaient merveilleux. Ce Quasimodo du football moderne était en réalité, pour le petit peuple des supporters lillois, un ange tombé du ciel qui rendait grâce au ballon rond.


Le déménagement (TR) 
Banlieue de Nantes. Je m'y sens bien. Mes parents y ont fait construire une maison typiquement bretonne, une laita. Le centre d'entraînement de l'équipe du FC Nantes s'est installé à la Jonelière, pas loin de chez nous. Ça fait cinq ans qu'on vit là. Je suis dans la deudeuche bleue de ma mère. On rentre de l'école.  « Regarde maman ! » « Quoi, mon chéri ? ». « Les joueurs sont en train de s'entraîner ». « Ah, ne me déconcentre pas, je regarde la route ». Je sais que Loïc Amisse habite à deux pâtés de maisons de la nôtre. Dans la voiture cahotant près des champs, où poussent déjà les premiers HLM de Gesvrines, je ne reconnais personne ; je les vois de trop loin. Trop furtivement. Je distingue des maillots jaunes, des chasubles et c'est tout. Bientôt ce sera pire. À cause de mon père, de son boulot, et moi je suis pas d'accord. On doit déménager sur Paris… C'est trop nul ! « Faut vraiment qu'on aille là-bas ? »...












25 janv. 2016

4 personnages

Dino
Je ne sors pas souvent de chez moi
je sors quand c'est utile
en quelque sorte
j'aime bien ce mot : l'autarcie
je vais à la supérette du coin
m'acheter de quoi
survivre
devant la télé devant l'ordinateur
avec les années je suis devenu
comment dire
c'est pas que je n'aime pas les gens
ni que je m'en méfie de façon trop
comment dire
mais bon
j'ai pas envie d'en savoir plus
j'ai pas envie d'aller voir un psy non plus
je pense parfois à des choses sombres
je n'ai rien trouvé d'autre pour me calmer
que d'avaler tout ce qui se trouve
dans mon frigo
et 
d'attendre que ça passe


Estelle
C'est ma voisine de pallier
elle s'ennuie chez elle
on se croise des fois dans les escaliers
son mari lui a promis qu'ils partiraient
en voyage
loin d'ici
elle m'a parlé d'Andalousie
du Maroc
ou
du Névada
et qu'ils partiraient sans les enfants
mais elle ne croit plus trop à ses promesses
surtout quand il rentre
tard du travail
moi je voudrais rien lui promettre
juste de pouvoir passer un bon moment
ensemble 
juste de baiser pour occuper la vie
un truc normal quoi
je sais pas si elle pense aussi à ça
quand elle passe l'aspirateur chez elle


Viktor
J'ai la tête pleine
de voies parasites
un vrai plafond de cathédrale
c'est comme l'écho emprisonné
des anges déchus
  qui parle ?
je suis un peu barré vous savez
j'ai même cherché la source
de cet écho
longtemps longtemps
j'ai même voulu l'écrire sur des carnets
pour y voir plus clair
  qui m'a dit qu'elle était bien quelque part
  qui m'a dit de ne pas baisser les bras
  qui m'a dit que j'étais mieux ici
je sais pas qui parle ?
à la fenêtre je
nomme les éléments du réel
l'arbre la voiture le réverbère l'épicerie la passante
j'énumère ce que 
j'aime encore
les feuilles mortes la fumée des cheminées la pénombre des rues
  qui m'a dit que c'était foutu
  qui ma dit que j'étais dans une voix sans issue
  qui m'a dit que je parlais tout seul pour n'avoir pas à rendre de comptes


Inès
Je ne suis plus capable
d'une vie de famille
de travailler
de respecter des consignes
d'apprendre des procédures
de faire des compromis
je n'en suis plus capable
y'a eu un déclic un jour
et ça m'est devenu impossible
insupportable
en fait non 
ça ne s'est pas fait en un jour
c'est un long processus
de déconstruction
il en a fallu des années
pour en arriver là
à ce repli sur soi
mais je l'ai toujours senti
c'était une sensation assez vague au début
que ça se terminerait
presque naturellement, la mascarade






24 janv. 2016

Dans la maison de mon Enfance (Extrait 39)

Allez, en voiture !

-Mais arrêtez de vous battre, bon sang!
c'est maman qui nous le répète
pour la n-ième fois
ça doit être un grand nombre ça
Papa fait les gros yeux dans
le rétroviseur
-C'est lui qu'a commencé, balance mon frère
-C'est pas vrai! que je jure
-On arrive quand ?
-Moi j'ai faim
Alors papa et maman
ont inventé des jeux
pour nous occuper du mieux possible
quand ils s'aperçoivent qu'on ne roupille plus
à l'arrière de la R16
parfois on chante tous les quatre
des chansons bretonnes ou
des chansons à la mode
parfois on s'amuse
à reconnaître les marques et les modèles de voiture
on compte les points
à ce jeu-là je me débrouille vachement bien
-ça, c'est la Fiat 128... ça, c'est la GS de Citroën...ça, c'est la Simca de Chrysler
papa et maman me félicitent
je me sens fier
-ça, c'est une 4L, tente mon frère un peu jaloux
-Ouais, c'est facile, lui dis-je rigolard
puis on recommence à se battre
mon frère et moi
à l'arrière de la R16
jusqu'à ce mon frère finisse par se rendormir
c'est un gros dormeur on dit ça de lui
alors je continue le jeu tout seul
la joue posée contre la vitre froide
dans ma tête je cite la CX de Citroën
la 504 de Peugeot c'est ma préférée
la Méhari de Citroën
l'Alpine Renault c'est la plus rapide du monde
la Renault 14 que les gens surnomment "la poire" je sais pas pourquoi
La Renault 8 Gordini car un ami de papa en a une et il frime avec ça
parfois je m'ennuie
j'écoute vaguement papa et maman
qui parlent d'argent
qui se font des reproches
qui se disent des mots doux
parfois j'apprends des choses à la radio
la marée noire de l'Amocco Cadiz sur Europe 1
la mort de Jacques Mesrine en direct sur RTL
parfois on parle de l'école
Papa trouve que je ne lis pas assez
Maman n'aime pas l'appréciation sur mon dernier bulletin "peux mieux faire"
moi j'ai hâte qu'on arrive enfin
à destination
qu'ils changent de sujet
qu'ils s'en prennent à mon frère
qu'ils me laissent tranquille
parfois je fais semblant de dormir
c'est mieux comme ça.

13 janv. 2016

J'ai perdu (Marlène Tissot) + Anti-héros (Thierry Radière)


J'aime les lectures matinales quand, après avoir fureté sur quelques blogs, je tombe (raide dingue) sur deux textes comme ça :

J’ai perdu

Un jour, j’ai pas dormi de la nuit
Et j’ai perdu la tête
J’ai perdu le fil de mes pensées
J’ai perdu la notion du temps
J’ai perdu l’envie de lutter
Quand le jour s’est levé, je me suis couchée
C’est pas grave, tu sais
On peut baisser les bras en gardant la tête haute

Et si on s’aimait les jours ouvrables, les jours impairs, les jours pluvieux ?
Le reste du temps, laisse moi t’oublier dans les bras de la solitude
Elle aussi, elle sait me faire du bien

Un jour, j’ai pas dormi de la nuit
J’écoutais le bruit du temps qui coule
Une fuite quelque part, impossible à colmater
Parfois j’ai l’impression étrange de savoir exactement où je vais
Dominants et dominés, ils me font marrer 
Les héros ne sont pas toujours ceux que l'on croit
Tu peux chercher à m’apprivoiser, mais n’essaie pas de me dompter
De toute manière, ce qui te plait, c’est mon côté insaisissable

Les grands esprits se rencontrent parfois, ils baisent rarement
Le matin, j’habille mes humeurs par pudeur et
comme tout le monde, je descends les poubelles

(Marlène Tissot)



Anti-héros

J’aurais dû être  mort des dizaines fois. Ou disons, je suis un grand  rescapé, aime-t-il à répéter. Comme on dit un grand brûlé, directement transféré dans une unité spéciale où certains accidentés sont accueillis. Avec un corps bien réduit. C’est vrai, nous sommes essentiellement constitués d’eau. Un drap blanc posé sur des cris de souffrance et un personnel hospitalier à cent à l’heure autour de la civière. Une odeur de viandé grillée parcourant les couloirs. Mais à la fin, après de multiples soins, greffes, et années de déboires, il finit par survivre, le grand brûlé. Avec des cicatrices sur tout le corps et un visage complètement défiguré. C’est ainsi que je l’imagine quand il me raconte qu’il est un grand rescapé. 
Face à un tel aveu et surtout à mes représentations mentales, je me sens proche de lui. Il faut que je passe le voir régulièrement si je suis dans le coin. Autour d’un café, dans sa maison au plafond bas et aux journaux stockés partout dans la cuisine, j’ai le sentiment de ressembler à un nain dans un conte de Grimm. Dès qu’il ouvre la bouche, j’entends la voix lointaine d’un père fantasmé me lire des histoires le soir avant de m’endormir. J’en perds la parole, les mains collées contre mon mug bien chaud, un goût de café fort dans la bouche. Presque amer mais délicieux.
Incipit d'une fiction inédite, Anti-héros.

(Thierry Radière)


12 janv. 2016

Avis de parution : Pleines lucarnes (François-Xavier Farine & Thierry Roquet)

Gros Textes
Avis de Parution

Pleines Lucarnes
de
François-Xavier Farine
et Thierry Roquet

Fin des années 1970, début des années 80, François-Xavier Farine et Thierry Roquet ne se connaissaient pas. L’un supportait le Lille Olympique Sporting Club de Zarko Olarevic et l’autre, le FC Nantes d’Henri Michel.
Ils pratiquaient aussi, intensément, le football dans deux clubs amateurs.

Dans ce livre Pleines Lucarnes, ils accolent deux recueils - deux regards, deux styles, mais une même fascination pour le foot : leurs textes se répondent, mêlant volontiers leur enfance à la légende du ballon rond.





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ISBN : 978-2-35082-294-5
76  pages au format 14 x 21,
9 € (+ 2 € de port – port compris à partir de l’achat de 2 exemplaires)

Commande à:
Gros Textes
Fontfourane
05380 Châteauroux-les-Alpes
(Chèques à l’ordre de Gros Textes)

Parution prévue fin janvier / début février

Le commander en avance, c’est favoriser les conditions de la sortie de cet ouvrage.

10 janv. 2016

Je ne contrôle

Je
l'inconnu
si
familier

d'une évidence
pesante
qu'il faille faire
avec

sans passer
pour un
ectoplasme

structuré

Je
me struc
ture
d'un simple
mot
Je
porte parole

et c'est
la mienne
apparemment

protéiforme
à force
de
aux bouts des
forces
dire l'un
et son contraire
sans
sourciller

quelque part
ma conscience
s'en habille
&
s'en satisfait

Je
pour mettre
un terme
temporaire
aux
intérieurs
cheminements

qu'ils soient
pensées
dialogues
fous rires
divagations
refus
replis
défaites
dénis

mais
d’où
vient-il
ça
Je
l'ignore

Je
me l'adresse
à vous
demeure en
moi
ancrage
virtuel
devenu
ma
réalité

mais
depuis
quand
est-il
ça
Je
l'ignore

ses souvenirs
seraient
les miens

Je
parle
&
pense
comme un
mystère
hybride
&
résolu

Je
s'approprie
sans demander
l'avis
de qui
de quoi

Je
ne contrôle
que l'apparence
d'une
unité





7 janv. 2016

Dans la maison de mon Enfance (extrait 38)

Papa
sait rendre vivantes
les histoires
qu'il nous raconte
ce sont toujours des histoires 
qui se terminent bien
y'a des cow-boys, des indiens, des guardians
&
il répond patiemment 
à nos questions
avant de nous
embrasser
&
de nous souhaiter bonne nuit
Maman
n'est pas comme ça
elle raconte les histoires
à la va vite
&
nous presse de dormir ensuite
car elle a
dit-elle
encore beaucoup de copies 
de ses élèves de CM1
à corriger
J'aime faire tourner mon imagination
Je n'ai pas compté
combien j'en ai
mais j'ai beaucoup de peurs
nocturnes
(et diurnes aussi bien sûr)
Dans ma chambre
il y a la collection
Encyclopédique de "Tout l'univers"
à l'intérieur de laquelle
une photo m'effraie particulièrement
il s'agit d'un vampire
aux doigts crochus
sur le pont d'un navire
Un jour j'ai eu peur
de la mort et de la souffrance
sans savoir laquelle de ces deux peurs
était la plus forte
la plus naturelle
si l'une découlait de l'autre
la photo du vampire n'y est pas pour rien
comme un élément déclencheur peut-être
J'ai peur aussi
de perdre la mémoire
sans qu'elle soit fondée 
sur des éléments concrets de santé
si ce n'est un pressentiment
une intuition
C'est depuis lors je crois
que je note scrupuleusement
ce que je fais de chaque journée
comme si je me fabriquais une mémoire
de secours
qui puisse me réintégrer
le moment venu
dans toute ma complexité
(car j'ai du mal à faire avec)

24 déc. 2015

bordel de merde (un putain de bon texte de Heptanes Fraxion)

bordel de merde

à l'heure qu'il est
avec le temps qu'il fait
ils vont éviter la ville
le cowboy de l'espace
et le poète obscur
et se caler au bar 
que tient la rouille
au bord des rails
au crépuscule
loin de la route
à coté du parking 
à gauche du hangar
qui fait aussi camping
deux parpaings
une grille 
quelques saucisses
quelques bières à craquer
à même le sol
sur le béton
à la santé du chien Platon
tabac de cuisine
et pommes des fous
y a le ciel du soir qui enchaine
les archipels et les pochoirs
bordel de merde
comme c'est vital parfois
de décevoir

FC Nantes de mon enfance

Saison 1978-1979


Stade Marcel Saupin (à Nantes)




Saison 1977-1978

23 déc. 2015

Dans la maison de mon enfance (Extrait 37)

Un jour au collège
je fais l'école buissonnière
avec des copains de classe
c'est même pas de ma propre initiative non
je me contente simplement de suivre le mouvement
pour bien m'intégrer dans la bande quoi
ce jour-là
je fume ma première clope
et je trouve ça super cool
on joue au flipper
dans un bistrot du centre-ville
je m'éclate comme un fou
ce jour-là
on me demande ce que j'écoute comme musique
-heu ben un peu de tout, je réponds vaguement
je vais quand même pas leur parler de Guy Béart ou des Tri Yann
-tu connais AC/DC ?
-ouais, ouais
-t'as l'air d'être bon en classe, toi
-bah non pas vraiment et de toute façon j'm'en branle pas mal
on me demande si j'ai déjà embrassé une fille sur la bouche
parce que eux ils l'ont fait hein
ils sont même allés beaucoup plus loin
mec si tu vois ce qu'on veut dire
je me marre avec eux évidemment
ce jour-là
on me propose ensuite un truc roulé
avec de l'herbe
qui sent fort une fois allumé
mais j'ose pas leur demander ce que c'est
je veux pas passer pour un abruti complet auprès de mes nouveaux copains
je tire quelques taffes
et je commence à me sentir mal...
ce soir-là
je crois que je reçois
la plus grosse branlée
de mon père
&
de ma mère
réunis
dans une parfaite entente pour l'occasion
on me prive aussi de ce qui me tient le plus à coeur
à savoir :
deux mois d'entraînement
et
de matches de foot
ce soir-là
j'ai bien conscience que dieu n'existe pas
ou alors il ne m'aime pas...
putain de vie !





Les mots, en peu de mots

Les mots
stricto sangsues
me collent à la peau.

***

Pas facile de reconnaître
le mot de trop
il est timide
il est discret
il est finalement très effacé.

***

Le moi
s'imagine
un tas de possibilités
parce que les
mots
qu'il écrit
lui échappe.

***

J'aime embrasser
ta langue
étrangère.

***

Les mots
sont des condamnés
à mort
en sursis.

***

Tes mots
portent
les habits noirs
d'un combat
perdu d'avance.

***

Les mots
s'envolent
à condition d'ouvrir
la bouche
&
les fenêtres

***

Quand je dis je
à qui crois-tu que
je me parle ?






Catarrhe N°18

Au sommaire du Catarrhe N°18 (décembre 2015) : 
L'éditorial : « Noël blanc » du boss Jean-Paul Verstraeten. 
Marc Sanders. André Stas & Éric Dejaeger. Paul Guiot. Lou Dubois. Jean-Paul Verstraeten. Thierry Roquet. Céline Maltère. Thierry Lechat. Patrick Beaucamps. Christine Schmidt. Fabrice Marzuolo. Éric Dejaeger. Perrin Langda.
Dessin de couverture et petites illustrations d'Olivier Texier