12 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 11)

Papa
il me fout la trouille rien
qu'avec son regard
&
quand il s'énerve
qu'il entre dans une colère noire
parce qu'on ne va pas dans son sens ou
parce qu'on lui répond
mieux vaut rentrer dans le rang
&
arrondir les angles
c'est ce que sait très bien faire maman
qui nous sert de tampon
papa
il a des avis tranchés sur plein de choses
-Le rock, c'est une musique de sauvages
alors à la maison
on écoute Sheila Brassens Michel Sardou
Bach Vivaldi
mais aussi Malicorne
les Tri Yann Alan Stivell ou An Triskel
-Mai 68 c'est une vaste fumisterie
je sais pas trop ce qu'il veut dire par là
maman ne le contredit pas en tout cas
alors à la maison
on ne parle presque jamais
de rien qui m'intéresse
on n'a jamais entendu parler du punk
on parle uniquement des études
de réussite
&
de travail
alors à l'école
j'essaie d'avoir un autre son de cloche
de tirer sur ma première clope
de faire comme les autres
sans trop oser non plus
car
c'est pas facile de jongler
avec ce que j'entends d'un côté
&
ce que j'entends de l'autre

Dans la maison de mon enfance (Extrait 10)

Je rentre de l'école
dans la deudeuche bleue de
maman qui me demande
si j'ai eu des bonnes notes
aujourd'hui
je lui réponds toujours
oui
même quand c'est pas vrai
&
je croque à pleines dents
le pain d'épice
de mon goûter
&
je crois pouvoir convaincre
maman
de m'acheter des figurines Panini
pour compléter mon album
mais
maman dit
d'un air très concentré sur les virages
de la route 
qu'on verra ça plus tard
quand elle aura signé mon carnet de notes

Dans la maison de mon enfance (Extrait 9)

Mon frère
&
moi
on s'aimait bien
mais on se battait souvent
&
ça pouvait être assez violent
en y réfléchissant il pouvait s'agir d'une lutte de pouvoir
entre deux caractères très opposés ou
d'un entraînement encore inconscient pour le Struggle for Life
dont nous parlait papa d'une certaine façon
&
la plupart du temps
même si je le niais évidemment à l'époque
j'étais à l'origine de nos accrochages sauvages
car
mon frère avait
un caractère plutôt paisible
&
solitaire
il semblait n'avoir besoin de personne pour jouer
pour s'exprimer
tandis que moi
je reportais d'un coup
toutes mes frustrations
d'enfant gâté qui devait montrer l'exemple
par une agressivité
&
une sournoiserie verbales
qui me paraissaient normales alors
que je ne parvenais à évacuer ni autrement
ni ailleurs qu'à la maison
alors
mon frère
me courait après pour me cogner
il courait vite nom d'un chien
&
je riais
autant par peur que pour exciter sa colère
&
plus je riais
plus il s'énervait
plus il redoublait d'efforts pour me cogner
&

papa intervenait
avec la complicité de maman
il nous filait une putain de raclée
à tous les deux
&
quand la situation s'était enfin apaisée
papa prenait le parti de mon frère
&
maman prenait le mien
en général

11 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 8)

Cachée sous
les arbres
pleureurs
la minuscule
rivière
serpente
en contrebas du jardin
on y voit parfois
d'aussi
minuscules poissons
nager
près des bateaux
de papier
à un mât
qu'on essaie de faire
voguer
on s'assied sur la rive
boueuse
on écoute les chants mélodieux
des oiseaux
on observe les lents déplacements
des vers de terre
on entend des grenouilles
et des aboiements dans le lointain
on pense à de longs voyages
à des terres inconnues
à des romans de Jules Verne
à des enfants perdus sur une île déserte
comme dans Deux ans de vacances
puis mon frère
qui s'ennuie à présent
s'amuse à enjamber
la minuscule
rivière à
sauter d'un bord à
l'autre
à cloche-pieds
à prendre de plus en plus
d'élan
&
je fais comme lui
&
il n'est plus question que
de défi sportif
de jeu viril
de chutes sans gravité
&
de vêtements horriblement sales


10 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 7)

En fouillant dans un tiroir
du grenier
je tombe sur quelques vieux poèmes
ce sont des alexandrins rimés
je reconnais l'écriture soignée de mon père
&
je souris car
il ne m'en a jamais parlé
il ne parle jamais de ce qui l'a tracassé
de ce qui s'est passé dans sa tête à l'époque
de ce qu'il aurait aimé faire
un de ses poèmes parle de
spleen
&
dans la bibliothèque
du salon
on trouve d'ailleurs les oeuvres complètes
de Baudelaire
dans la collection La Pléiade
mais aussi quelques autres classiques français
Bossuet Chénier Hugo
près de l'intégrale Tout l'Univers
&
des 5 tomes de L'éducation sexuelle illustrée
dont le dernier
accompagne alors mes fréquentes
masturbations
dans ma chambre
Papa est maintenant abonné à l'Express
à l'Expansion
&
la poésie c'est de l'histoire ancienne


Dans la maison de mon enfance (Extrait 6)

Sur le mur de la pièce
plongée dans le noir
défile
le court-métrage
muet
de
nos dernières vacances
papa est fier de
de qu'il a filmé avec
sa caméra super 8
dernier cri comme il dit
maman se trouve trop
grosse
dans l'une des scènes
de plage
mais non, lui assure papa, et puis tu poses comme une star
mon frère s'exclame devant tout ce
qu'il reconnaît
nos cerfs-volants
l'auberge où nous avons dormi une nuit
le grand lit unique
les ânes de Gabrovo
la jolie guide le mini bus vers Veliko Tarnovo
j'entends souvent dire
que je suis le
plus sensible
parce que je reste longtemps
inconsolable
quand il s'agit d'évoquer les choses
qui sont à jamais terminées
-Y'en aura d'autres, des beaux moments, promet maman, tu verras mon chéri
-Il va falloir t'endurcir un peu, mon gaillard, sourit papa
qui rallume à l'instant la lumière
rembobine la pellicule
&
la range dans une boîte
hermétique
qu'il nous donnera peut-être un jour quand on sera plus grand
mais en attendant, il est l'heure d'aller au lit



un nuage sans bonheur

Vers où
vers qui tourner la lampe de chevet
du mort

car la lumière d'après
est-elle plus naturelle
que la divine - devine
ce qu'il y a

pour déjeuner

on essaie le non sens des aiguilles du temps
non sans humour
non sans appréhension
moules au vin blanc

y'a aura 'il du monde à l'enterrement
et le curé
a t'il écrit le bon sermon

on n'en sait rien
on verra ça plus tard
et pour l'instant
j'ai perdu de vue mes lunettes
moi c'est mon parapluie
et moi mon téléphone
la vie n'est pas rose tous les jours
déjà il ne pleut plus
ma foi

et le mort dans tout ça
il fait du bruit
la nuit
quand on le veille
qu'on le surveille
sans qu'il s'éveille
bah c'est normal

et tous ses livres dans la bibliothèque
tous ses habits
tous ses meubles
dans la conversation

et ses économies
on va les prendre
les partager
il ne peut plus rien dire

il était bien malade
mais
il faut l'embrasser puisqu'il est
froid
pour quelques heures encore
ça fait bizarre

c'était pépé
en mil neuf cent trente sept
sur la photo

oui oui
il aura bien vécu
longtemps vécu
on te racontera son histoire
une autre fois

et puis le ciel
se fout de toute cérémonie
de toute mémoire
de la tristesse aussi

il y aura toujours là
au dessus de nous
un nuage
sans bonheur

qu'on essaiera de
détourner



9 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 5)

tu sais qu'on t'appelle
par ton prénom
tu sais qu'on t'aime
aussi
puisqu'on te le dit parfois
tu n'écris pas encore scrupuleusement
dans un journal intime
en fait ce sont des cahiers d'écolier
avec des grands carreaux
les détails de ta journée
pour te sentir exister
pour te souvenir que tu as bel et bien existé
à telle ou telle date
tu ne te révoltes pas
tu n'en a pas le courage
tu ne supportes pas les conflits
tu crains le regard froid les cris de houle
le chantage affectif la culpabilité
tu fais ce qu'on te dit
et si tu rechignes par moments
tu reviens vite quand même
dans le droit chemin
tu as de bonnes notes à l'école
même si tu ne travailles pas beaucoup
tu essaies de faire plaisir à
tes parents
tu as très peu d'amis
tu restes longtemps seul dans ta chambre
enfermé
tu développes une timidité maladive
tu pratiques même la politique de l'effacement
jusqu'à ce qu'on ne remarque ni
ta présence ni
ton absence
(c'est l'impression que tu as)
&
que tes mots s'effilochent dans l'air
exténués par leur
propre vacuité
tu dis je à tout bout de champ
et tu ne comprends pas
qui est ce je ce rôle qui
parle en toi
alors
heureusement qu'il y a les
livres d'images heureusement
qu'il y a les livres qui racontent
des histoires

Dans la maison de mon enfance (Extrait 4)

J'ai souvent peur
la nuit
dans mon lit
j'ai étalé partout sur la moquette
des feuilles de papier
comme un signal sonore
je me suis fabriqué
une arme préhistorique
un bout de bois transpercé de grands clous
que je garde à portée de mains
les volets sont fermés
j'ai 6 ou 7 ans
je ne sais pas pourquoi
cette peur
elle est là presque chaque soir
comme les cris rauques d'un hibou
comme le souffle des vents dans les feuillus du jardin
&
dans l'obscurité
de ma chambre
à l'étage
mon cœur s'emballe
je ne bouge plus
je respire à peine
je suis complètement
paralysé
car
il y a cette ombre menaçante
cette ombre fixe
penchée
sur moi
&
il me faut du temps
pour admettre
qu'il s'agit cette fois de
ma lampe de chevet
ronde et chauve comme un crâne
alors
je sors de cette apnée
complètement épuisé
avec la sensation de l'avoir
échappé belle
mais
je garde ce secret pour moi
évidemment

Dans la maison de mon enfance (Extrait 3)

On pédale comme
des fous
mon frère et moi
sur le chemin
caillouteux
qui mène à la grand-route
&
un voisin de notre âge
(j'ai oublié son prénom)
nous rejoint bientôt
&
tout couverts
de sueur et de poussière
on fait la course
parce qu'il n'y a pas grand chose d'autre
à faire
ici
puis il nous invite à
goûter chez lui
il habite une haute maison en pierre
(on dirait un château miniature)
avec de larges fenêtres
&
moi
dans mon for intérieur
je trouve qu'il en a
de la chance
son père n'est presque jamais là
(il est tout le temps en voyage)
et sa mère
est encore plus belle que
la mienne
&
quand elle promet qu'un jour
(son sourire est radieux)
elle nous emmènera faire
un tour de barque sur
l'Erdre
juste à côté de chez eux
alors
je crois que je suis amoureux
(en tout cas, je repense à son visage avant de m'endormir)


8 oct. 2014

dans la maison de mon enfance (Extrait 2)

Un petit chat
gris
miaule devant la porte
du garage
on le caresse
on lui apporte un
bol de lait
qu'il lape avec gourmandise
on aimerait le garder
papa est d'accord
mais 
pas maman elle
n'aime pas les animaux
-et puis c'est trop de travail de s'en occuper, ajoute-t-elle
alors
maman referme
la porte
sur le petit chat
gris
qui miaule
encore un peu
avant de disparaître
quelque part
dans la vaste campagne environnante
(mais pas dans mes pensées)
j'ai même espéré longtemps qu'il nous
revienne un jour
ou l'autre
depuis mon poste d'observation
(à la fenêtre de ma chambre)

7 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 1)

Le cerisier
dans le jardin
en pente
est si haut qu'un
escabeau géant est posé
contre son tronc
gluant
-les meilleures choses sont à ce prix, promet papa
jamais avare de phrases
impressionnantes
lorsqu'il grimpe
pour remplir le panier
accroché à son bras
maman lui demande de
faire bien attention
papa secoue quelques branches
je ramasse les cerises
tombées
-t'inquiète maman, je tiens l'escabeau, prévient mon frère
d'un an plus jeune que moi
papa redescend
le panier est plein de grosses cerises
rouge écarlate
et maman
soulagée
dit qu'elle va pouvoir nous
préparer un bon clafoutis pour ce soir

29 sept. 2014

Un grand écrivain ( devient un grand écrivain ) (de Jean-Marc Flahaut)

un grand écrivain
( devient
un grand écrivain )
dès lors qu’il sait recycler
les idées des autres
sans se faire piquer
voilà le secret
lui
sait ça
mieux que personne
alors
il reprend le livre

comme ça
dans sa main
c’est bien
puis
l’ouvre
comme une pomme
en son milieu
respire profondément
et fait semblant
de lire ce qu’il lit
car en réalité
chaque mot
chaque phrase est imprimée
dans son cerveau
comme l’adresse d’une maison
en flammes
il insiste
un peu
et finit par reposer le livre
qui se consume
sur le sol
en se déglinguant de partout

et il se lève de sa chaise
et il regarde la bibliothèque
et il s’avoue vaincu
une fois de plus

( 2009 )





26 sept. 2014

c'est un effort au dessus de mes capacités

trois
en face de moi
trois faces de rats
souriants
&
bien habillés
deux hommes et une femme
plutôt mignonne
tous
responsables
d'une entité bien précise
au sein de l'entreprise
mais je n'ai pas le temps de retenir toutes ces informations
je n'ai pas le temps de comparer leur vacuité à la mienne
on est ici pour une raison bien précise alors
on m'écoute poliment
parler
on me fixe du regard
en faisant des hochements des gloussements
des moues
difficiles à interpréter
on me demande
de me présenter
de parler de moi de mon parcours
de mes motivations
on me demande de préciser
certains points
de détailler
ce que j'ai fait jusqu'à présent
sur chaque poste
et
on cherche à me déstabiliser
peut-être
en pointant les nombreux trous temporels
dans mon CV
on me demande
si je connais l'entreprise
si j'en ai déjà entendu parler
on me demande
si j'ai de l'ambition
si j'ai vraiment envie de m'investir
si j'ai confiance en moi
on me demande
un tas de choses auxquelles je n'ai
nulle envie de répondre
d'une voix asséchée
par une mise en scène bâclée
par certains mensonges nécessaires
par la peur de mal faire de mal dire
et
mes yeux passent de
l'un à l'autre
trois
ils sont trois
en face de moi
dans cette salle exiguë
aux larges vitres transparentes
n'importe qui pourrait nous voir
n'importe qui pourrait nous entendre
n'importe qui dans mon dos
je tente
de cacher les réactions de mon corps
de conserver la tête hors de l'eau
bouillonnante
et
mes yeux cherchent de
nouveaux repères
plus solides
plus intimes
j'aimerais pouvoir me détendre
raconter une bonne blague
respirer sans confondre l'inspiration avec l'expiration
j'aimerais leur lire un poème que j'aime
ouvrir une bière bien fraîche et trinquer
à la santé de l'entreprise
à n'importe quel boulot alimentaire
au monde tout simplement
et
mes yeux se perdent
se faufilent déjà
jusqu'à ma voiture
jusqu'à la clé de contact
jusqu'à ce bruit de moteur
et d'accélération
jusqu'à ce chez moi
où je pourrais enfin
retrouver mes ombrageuses mélancolies
en concluant
à une certaine inaptitude sociale
en toute connaissance de cause

25 sept. 2014

on pourrait voir ça
comme une succession de croix
plaquées au sol
où sommeilleraient d'invisibles martyrs
d'un rue l'autre
que les hommes les femmes
les chiens les véhicules
d'ici
piétineraient
à tout instant
sans rien sentir d'autre qu'un goudron
dur
et
protecteur

on pourrait voir ça
comme une suite de perspectives
à la Bernard Buffet
rachitiques dans l'éloignement
gigantesques à l'approche de
tel ou tel bâtiment
et nos yeux nos corps
nos émotions
se déformeraient
continuellement sous
l'empreinte d'un crayon

on pourrait voir ça
comme un jeu de constructions
à monter soi-même
et
à la fenêtre
je déplace d'ailleurs cette femme
en case D4
pour la faire avancer de plusieurs cases
jusqu'à la Boulangerie
en F7.



24 sept. 2014

boite de conserve

en tête
quelques
intonations de l'inquiétude
une
échelle de valeurs
où manquent quelques barreaux
un
sentiment
de déclin
des
signaux envoyés
à l'autre
et puis
ouvrir une boîte de conserves
histoire de combler
notre appétit
de vie

23 sept. 2014

dans quel film

dans
quel genre de film
on se trouve
je me demande

comédie romantique
satire sociale
série B série Z
western spaghetti
sans bolognaise
road-movie sanglant
ou film d'auteur
statique
& chiant

on peut repasser le film
dans sa tête
et trouver à redire sur la distribution
des rôles
c'est certain parce que

le héros solitaire
qui traverse la Place
jusqu'à la boîte aux lettres
n'impressionne personne

la garce qui roule du cul
s'attire vite les foudres
des moralistes fanatiques
qui demandent à leur queue
un peu plus de discrétion

cet élégant costard-cravate
qui marche d'un pas sûr
vers les dividendes
attaché-case en main
n'a rien à dire pour le moment
sur la tristesse sur le silence

pourtant
aucune scène n'est coupée au montage
et
chacun y va de son interprétation

j'aimerais parfois
avoir le premier
rôle
je me dis
et je me contredis
tout de suite après
parce que ça ne me plairait
pas tant que ça

je préfère me contenter
d'être une silhouette
parmi des milliers de figurants
ignorer le nom
du réalisateur
des producteurs
ignorer l'histoire

et me réjouir
d'un échec commercial
sans précédent
parce que
c'est dans ma ligne de mire
c'est écrit moi j'y crois



Anéantir un quartier

Ils sont déjà là
matinaux
les coudes sur le comptoir du zinc
l'un ne parle pas
regarde autour de lui
machinalement
l'autre sourit à son verre
comme si la tendresse se trouvait
au fond du godet
exactement là
et pas ailleurs

le patron - un kabyle au physique
de boxeur poids-lourd -
m'a un jour raconté
que le plus taiseux des deux
a eu un accident sur un chantier
qui lui a coûté sa place
et
sa joie de vivre
que c'est un fidèle client
à présent

puis on cause du soleil
frisquet
des vacances qu'il n'a pas pris cet été
pour faire tourner la boutique
puis il me rend ma monnaie
et mes grilles de loto sportif

je ne sais pas pourquoi
mais chaque fois
que je les vois
ces deux-là
je pense immanquablement
à un poète
qui n'attendrait plus
rien
de ses propres poèmes
c'est une
déformation de l'esprit
sans doute
une
sorte d'empathie passagère
je sais pas

une fois rentré chez moi
je m'empresse
de refermer la porte
de penser
à des choses positives
d'écrire deux-trois bricoles
qui me passent par la tête

je te regarde dormir
parfois

et dans le placard
près du frigo
il y a
une tonne de médicaments
qui pourraient
anéantir
un quartier entier


22 sept. 2014

J'ai pas l'argent pour
m'acheter
une nouvelle bagnole
par l'argent pour
rembourser
ces putains de
crédits
&
ces saloperies de
dettes
en plus
étalées sur plusieurs mois
J'ai pas l'argent pour
investir
dans quoi que ce soit
&
puis j'ai pas
de boulot
de toute façon
non plus
alors
alors

y'a plein de solutions
qu'on me dit
pour s'en sortir
à moindre mal
alors
alors
je me détache des
réalités matérielles
&
je dis en moi-même
des tonnes
de mensonges
pour me résoudre
à rester dans
la droite ligne d'une honnêteté
héritée de mon éducation
blablabla
c'est tout
ce qui 
m'engage
blablabla


On a tendu un piège
à la nuit
l'enfermer
avec la mort qui rôde
sous nos fenêtres
on a regardé passer
tous ces gens
qui nous ressemblent
de moins en moins
mais je sais pas c'est
peut-être une illusion
d'optique
à un moment tu as dit que la folie
était un signe
du destin
et qu'il faudrait s'y faire
et puis on a mangé un truc rapide
j'ai bu quelques bières
à la fenêtre
on n'a rien dit pendant
de longues minutes
j'ai pensé
qu'il était temps
de moins subir les choses
on n'a pas dansé
pas baisé
on a éteint les lumières
et nos rêves se sont trouvés
coincés
dans des vertiges
sans fond





Retour en arrière sans onde de choc

rester là
entre quatre murs
entouré d'un soleil froid
d'objets de visages
de bruits familiers de poussières
de mots lus entendus
des échos
quelque part

se concentrer
sur un tracé
intérieur mais
impossible à suivre
serpenter comme
au hasard
d'une vie

qui nierait les réalités
du monde
qui n'en ferait pas
une priorité
qui viendrait
d'un passé lointain
longtemps neutralisé mais
resurgi
jusqu'à l'aujourd'hui

ne pas chercher à partir
ne pas se foutre de tout
ne pas se fixer de réponse précise
rien de précis
ne pas s'endormir dans l'alcool
rien de foutu

tricher encore un peu
quelques fois
avec les fausses évidences
qui tiennent le fil
ténu

&

se demander où cela va mener

et si la fraternité
des uns
peut compenser
(en partie)
le vide
en soi




10 sept. 2014

tout cela est très mortifiant (de Stéphane Bernard)

on ne veut pas décevoir

ce qui même compte pour rien.
tout cela est très mortifiant.
et cette liberté dont tu parles
est un fantasme mais pas sûr.
je ne suis pas tout comme toi.
je suis cérébral, peu viscéral,
j’ai l'introspection.
ma racine y croît,
arbre d’en bas d’où je pends.
je peux dire que mon infidélité est là.
je délaisse la chair. je pense je l’ôte.
c'est pas nouveau.
je suis comme ça. la passion ? trois années.
chaque seconde brûlait.
avant je n'avais rien d’ouvert.
et j’y suis entré, et j'ai refermé.

Au passage, merci à Murièle (L'Oeil Bande) de m'avoir fait découvrir ce superbe poème, via facebook ;-)

Crétineries avec glucose

Je ne m'interroge plus
depuis longtemps
sur le sens de la vie
je ne veux même pas savoir
si je suis assis dans le bon wagon
je regarde le paysage
changer au rythme des saisons
et il est possible que tout soit
mélangé

***
Les ours polaires
ont quitté la banquise
à cause du réchauffement climatique
mais ils n'ont pas disparu
ils prennent le bus 191
pour aller au boulot
ils compostent leurs tickets
arrivent à l'heure
traitent des dossiers
et c'est comme ça que la
civilisation tient encore le coup

***
Certains matins
n'ont pas de grandes exigences
un rayon de soleil
un café noir sans sucre
une clope
un regard tendre sur ton sommeil agité
un poème de bric et de broc
une vessie qui fonctionne
&
l'instant file
aussi léger
qu'une étoffe de soie sur un corps invisible

***
Je n'aime pas l'autorité
les poings sur la table
les conflits ouverts
les regards sévères
les pesants silences
je n'aime pas
cette vie précaire
ce peu de pouvoir
ce peu de vouloir
les bruits des scooters
je n'aime pas
les folles colères
les livres trop chiants
les jours qui se traînent
mes nuits sans repos






Crétineries sans glucose

l'instant d'avant a
un comme un goût
d'instant d'après
à se foutre du pendant
qui se prendrait pour le centre
du monde

***
c'est un jour ensoleillé et agréable
comme on les aime
la lumière du dehors
relègue en nos placards
bordéliques
les pluies anciennes
comme
angoisses, pensées noires & sales humeurs
sous une pile de vêtements
qu'on aimerait refourguer
aux Puces de Vanves ou de St-Ouen
avant que l'illusion
ne nous fasse retomber sur terre

***
on peut jouer avec les mots
mais pas avec n'importe qui
par exemple
la fraise
j'aime ce fruit
qui sied très bien
à la confiture
ou
à une tarte
saupoudrée de chantilly mais
si un journaliste écrit qu'untel
est parti faire le Djihad
avec une fraise
bien mûre
il n'est plus crédible

***
je compte dans ma tête
les gens qui passent
les chiens qui pissent
les voitures stationnées
les fenêtres aux immeubles
les pas que fait un homme
qui me ressemblerait
pour aller
d'un point à un autre
je note tout ça dans un carnet
intime
au final
je ne sais toujours pas
si le monde
bouge
réellement tant que ça





Où vont les mots
ceux qui ne sortent pas
ceux qui encombrent

puisqu'on dit
puisqu'on écoute
presque toujours les mêmes

Crois-tu qu'ils fondent sous la langue
dans l'estomac
dans un nuage de poussières
d'étoiles mortes
se sachant condamnés

qu'ils se détachent
les uns des autres
lentement
lettre par lettre
liaison par liaison
pour vider la mémoire

déjà saturée d'images
plus ou moins floues
plus ou moins réelles
plus ou moins désincarnées

jusqu'à ce "je me souviens!"
venu d'on ne sait où
servi sur un plateau

Crois-tu qu'ils écoutent
encore
la parole qui se répète
inlassablement
sans eux
le dialogue qui se noue
en artifice auquel ils
se refusent

Crois-tu qu'ils soient triés
sélectionnés
écartés
nés sous X
admis sous camisole
prescrit à dose homéopathique

jusqu'à ce "j'ai tout oublié!"
qui semble dire "je veux tout oublier!"

Moi je crois
que les mots
servent nos labyrinthes
sombres desseins
à l'intérieur desquels nous nous perdons
bien sûr
jusqu'à éviter
la lumière
la plus crue
la plus féroce
la plus humaine



9 sept. 2014

Pirouettes

Ouvre le col de ta chemise
si tu étouffes sous le poids du quotidien
ce serait tellement facile

Je ne fuis pas le quotidien
la banalité, l'extrême banalité
je m'y sens bien même
comme serti d'un collier
qui m'empêcherait de croupir dans les eaux sales

On parle un peu philosophie
mais je ne suis pas très renseigné sur le sujet
les contingences, heu oui, les contingences
elle n'a pas tout saisi
Kant, Husserl, Heggel je n'ai pas lu désolé
on parle un peu cinéma
musique
les films avec Patrick Dewaere, les westerns spaghettis
les films d'horreur, les vieux films en noir et blanc
qu'elle trouve trop vieux justement
les belles chansons de Leonard Cohen et les bouses
qu'on entend à la radio
mais moi j'aime bien Rihanna quand même
on parle un peu de l'avenir
de ma recherche d'emploi
Tu cherches vraiment ?
Rebsamen ne me fait pas peur !
de la cigarette électronique
par souci d'économies et qu'elle ne soit plus
une fumeuse passive
Mes vêtements sentent la clope au Lycée

L'autre soir on parlait
de réussir ou de rater sa vie
Je ne sais pas ce que je dois lire
entre les lignes, dans son regard
dans ses mots parfois durs
défi, provocation, sincérité ? 

Prolonger l'écriture me paraît encore la réponse
la plus adéquate
si tant est que l'écriture soit une réponse
une justification 
une façon de s'en tirer à moindres frais

Je n'écris pas toujours
loin s'en faut et le quotidien
revient inlassablement à la charge
avec ses mêmes étroitesses
ses mêmes gestes répétés cent fois mille fois
ce même ennui de soi mais
je ne fuis pas le quotidien
je m'y vautre
avec une certaine nonchalance
une certaine complicité
jusqu'à ce que la mort nous sépare
sans avoir rien résolu


3 juil. 2014

ce qui aurait pu ne jamais se faire

y'a un paquet d'années
au sortir de l'adolescence
j'étais pas comme ça
je veux dire pas aussi calme
qu'aujourd'hui
en apparence
pas aussi mesuré pas aussi amical
j'étais nerveux et agressif
j'étais égocentrique et susceptible
hypersensible aussi je crois
j'étais bien souvent seul dans mon coin
dans une chambre
porté sur les idées noires et l'insatisfaction permanente
j'avais des tocs des manies de vieux garçon
et puis j'étais capable de tout foutre
en l'air
sur un coup de tête
d'avaler un pack de bières en quelques minutes
de me branler plusieurs fois de suite
ou d'aller voir les putes faute de mieux
d'observer les gens sans aucune empathie
de vouloir la mort d'une foule entière
et puis ça ne m'a mené nulle part
et puis j'ai fait des exercices
pour essayer de changer un peu
de mieux m'adapter
à ce monde-là
de tracer ma route qu'elle soit
secondaire mal éclairée
jusqu'à en devenir normale
routinière exagérément routinière
et puis des voix anciennes se sont tues
elles ont laissé la place
à d'autres
qui ne me réclament plus
qu'un peu de poésie pour couvrir
les détritus
qu'un peu de tendresse et d'humour
pour arroser
ce qui aurait pu ne jamais
exister



30 juin 2014

entrer progressivement dans la lumière du jour

je vois une épaisse fumée
au loin
aux infos ils disent que c'est un entrepôt industriel
qui brûle
que l'incendie est à présent maîtrisé
j'appelle l'administration
pour savoir si je vais bientôt toucher
le rsa
je n'obtiens pas de réponse
claire et rassurante
tant pis
je lis un article sur l'équipe
de France de foot
qui croit en ses chances de qualification
ouais ce soir moi aussi j'y crois
dur comme fer
je consulte la rubrique nécrologie
de wikipédia
mais les personnes décédées me sont
totalement
inconnues
je jette régulièrement
un oeil à la fenêtre
vers cette grue qui tourne sur
elle-même
dans un ballet bien orchestré
où les danseurs empilent des blocs de
béton
sur le sol
j'envoie un texto à ma fille qui
passe le Bac de français
je fume des clopes toutes les heures
je bois des cafés sans dépasser la dose
dangereuse - d'après les médecins
ce sont des petites choses
comme ça
qui me permettent d'entrer
dans la lumière du jour
jusqu'à faire coïncider
mon existence
avec le
monde qui m'entoure


28 juin 2014

toujours en passant...

connaître ses limites
c'est tracer une frontière
au delà de laquelle
on entre en conflit avec soi-même

***

lors d'un entretien d'embauche
il s'agit de se montrer
sous son meilleur aspect
c'est-à-dire celui d'un faux-cul
sans faux-col
à la recherche d'un vrai boulot
de merde

***

mon esprit
s'ouvre au monde
dans la limite
de l'axe
qui se trouve entre mon siège
et la fenêtre

***

les révolutions
pourraient-elles
n'être le fruit
que de l'évolution
des rêves ?


Comme ça, en passant

Il doit bien exister
quelque part
un pont des sourires
qui
dès qu'on le franchit
provoque
l'hilarité
générale
et l’irrépressible
envie
de se lier
d'amitié avec
des inconnus

***

un homme qui
marche devant son ombre
prend le risque
de la perdre
en cours de route
sans même s'en apercevoir

***

un homme qui
se croit au dessus
des lois
finit par croire
que la gravité
n'existe que pour les
autres

***

un homme qui
pense avoir
toujours raison
est plus proche de
la folie
qu'il ne pense

***

un homme qui
a peur de tout
et de n'importe quoi
me ressemble à tel point
qu'il me fait
peur






au jour le jour

chaque matin, c'est la même
rengaine les seules atrocités sont
dans les images du sommeil dans les pensées
secrètes qu'on sait encore taire dans les journaux télévisés
qu'on peut éteindre à tout moment rien ne saurait
altérer les courbes les angles et les perspectives
des immeubles des arbres des silhouettes
au jour le jour n de cette grue ni de cette boutique
qui vend un peu de tout en vrac
s'il n'y avait l'imagination pour en
découdre parfois avec la réalité
dont on déplore l'extrême lenteur
tantôt l'extrême fuite en avant tantôt
l'étrangeté avec laquelle on se voit là
parce qu'au fond on ne sait pas trop
ce qu'on veut s'il s'agit de faire une pause
de quelques instants d'observer à l'écart
de la route de bifurquer vers une destination
inconnue radicalement différente
et puis il y a cette chose qu'on oublie trop souvent
dans le confort des bruits familiers
c'est de se mettre bien avec soi-même
en reprenant le fil de chaque matin
qu'il puisse recoudre l'envie d'ailleurs
sans faire saigner l'ego l'ancien et le nouveau

27 juin 2014

et de tout ça !

en bras de chemise
et
trempé de sueur
et
les cheveux gras
et
la langue pâteuse
et
perdu dans le vague
et
sans attache
et
la tête sur un verre vide
et
d'une voix rocailleuse
et
d'une salopette crasseuse
et
d'une pièce sur le comptoir
et
de tout ce qui ne se voit pas
il
quitte les lieux
pour quelques heures
seulement

mais aujourd'hui

on y venait par
les chemins bosselés
de campagne
je pédalais comme un
fou devant
mon frère
qui me hurlait de
l'attendre
en crachant la poussière

mais aujourd'hui
les champs les ronces et la minuscule rivière
ont disparu
mais aujourd'hui
sous le béton
armé
ce ne sont plus nos pierres
qui formaient un tas
pour nos jeux

mais aujourd'hui
sur une photo jaunie
je
te montre ce qu'il reste
de notre
maison
familiale
il y a bien longtemps

et tu as peine
à croire
que la force
du temps
est celle de l'écrasement de tout



26 juin 2014

6 postures en sortant du trou

Les jours sombres
s'empilent
&
forment un tas de plus en plus haut
&
seules quelques nuances
un peu plus
claires
restent visibles à
l'oeil
nu

***

les chiffres du chômage ne sont pas bons
celui de ma tension non plus
les lettres d'un poème
sont un combat permanent

***

il me jure que
dieu est amour
je lui réponds que
que ce n'est pas la peine
d'insister

***

sur le mur un insecte
grimpe
jusqu'au plafond
je l'observe
en attendant
qu'il chute

***

les traces
de l'enfance
sont un sillon
de boue séchée
avec beaucoup
de poussière
&
de dureté
sous les pieds

***

j'aimerais bien
que l'avenir
s'éclaircisse
que l'argent
coule à flots
par exemple
en attendant
je vais lire les présages
dans le marc de
mon huitième café
dans la fumée de
ma vingt-et-unième clope

***







24 juin 2014

Il faudrait pouvoir !

sur la table
s’amoncellent
des papiers

qui nous rappellent
chaque jour
de cette vie étriquée
qu'on ne veut plus voir

il faudrait pouvoir
respirer
claquer la porte
sentir
l'air frais
sur nos nuques crispées

Il faudrait pouvoir
bâtir
de nos propres mains
un endroit
secret
où personne ne viendrait
nous chercher

Il faudrait pouvoir
prendre la fuite
au hasard
partir en de longs
voyages
quelque part
ou ailleurs
&
revenir au point de
départ
en nous disant que tout a bien
changé
en notre absence

Il faudrait
pouvoir

20 juin 2014

entre le bleu et le blanc le ciel hésite

entre le bleu et le blanc
le ciel hésite
à ajouter du noir
à raccourcir d'un jour
la fin des haricots
à tomber sur les têtes
qui ne sont pas si solides
que ça

l'équilibre est fragile
par exemple
on se sait trop comment s'habiller
tee-shirt
gilet
capuche
ce sont des détails et pourtant
un papier vole au vent
avec toutes les incertitudes

scooter dans un bruit infernal
couvre les cris
des éboueurs
je compte
tant bien que mal
le vert des poubelles
le rouge des tuiles
la sève étouffée des arbres
les dix doigts de mes mains
les clopes dans mon paquet

au loin
la grue immobile
comme un mirador
semble faire face
à l'immeuble géant
les fenêtres sont toutes les mêmes
c'est pour
uniformiser le cadre de vie
les achats
les couleurs
les pensées
les repères
deux pigeons perchés sur une gouttière
attendent de s'envoler

d'autres n'attendent rien
de spécial
c'est juste qu'on n'y peut pas changer
grand-chose
par exemple
parfois elle pleure sans aucune raison
apparente
dans son coin
parfois j'aimerais comprendre

souvent les mots
se servent
de nos fragilités
pour les rendre
encore plus
étranges

tout n'est pas figé
ce petit rayon de soleil
qui vient à l'instant
m'a redonné l'envie
je crois
de rester terre à terre
un peu plus longtemps
en fin de compte





17 juin 2014

Le souvenir d'un autre

les cloches de l'église retentissent
je regarde l'heure
et le linge qui sèche sur les radiateurs
dehors le vent
influence à peine les marées
humaines
voitures scooters camionnettes
bruits de ferraille
caddies vieux jeans poussettes
dehors le vent
donne
aux voilures d'échafaudages
l'allure de vaisseaux-fantômes
les ouvriers ravalent
le mur d'en face
les commerçants
n'ont pas tous le sourire
les passantes
ont déjà un téléphone
à portée de main
le bus 191 arrive parfois
à l'heure
la vieille femme rom s'assied au même endroit
pour faire la manche
la guerre de Troie aura
bien lieu
mais on ne sait pas quand
je regarde l'heure
et le linge qui sèche sur les radiateurs
et le papier peint qui se décolle
et les ondulations de ton souffle quand tu dors
et un tas d'autres détails qui se perdent
je me demande si
j'existe vraiment
ou
si je suis le souvenir
de quelqu'un d'autre


on s'occupe comme on peut
et j'e pourrais m'occuper
à faire autre chose
mais

j'aime bien regarder
les émissions
qui parlent
des faits divers

les disséquant dans les moindres
détails
depuis les préparatifs
jusqu'au calvaire
des victimes

jetant un oeil à ma fenêtre
ensuite
alors que tout s'apparente à la normalité
je me dis qu'il y a forcément
parmi tous ceux
qui passent

tantôt un pédophile
en chasse
tantôt
un terroriste
cachant une bombe sous son imper
tantôt
un braqueur
de joailleries de luxe
en cavale
et même
une allumeuse
opérant
pour un gang de barbares


Un bon ratio

A la boulangerie
il y a trois clients avant moi
pour seulement un pain au chocolat et aux amandes
ça me fait donc
une chance sur quatre
&
j'ai beau prier pour avoir
ce dernier pain au chocolat et aux amandes
c'est un ratio finalement
très largement supérieur
à celui que j'ai
de trouver un bon salaire
de gagner le gros lot
ou
de rencontrer le meilleur poète américain
du siècle.

16 juin 2014

Partie d'un contingent

Moi
qui suis
si important pour moi
ne serait-ce que certains
jours
j'ai laissé les hypothèses
devant l'implacable réalité
des choses

je porte des lunettes
un survêtement
et tout un tas de phobies
de peurs
qu'on pourrait dire
irraisonnées
(et qui ne le sont sans doute pas)

je fais partie d'un contingent
qui a déposé les armes depuis
longtemps

miné par la culpabilité
à la moindre
embardée de travers

qui se bat encore
pour faire semblant
de chercher le miracle
derrière un horizon
d'oublis

je les côtoie
ces fous
ces lâches
ces gueules de bois
des salopards
en tous genres

parce que
je fais partie d'un
contingent de chômeurs
de branleurs
de baiseurs
d'acteurs d'une vie qui les dépasse
de plusieurs
autres vies

moi
j'ai posé mes valises
avec dedans
des affaires de rechange
pour une solitude
d'agrément

en attendant
qu'on vienne me
chercher


21 mai 2014

Malgré

malgré

l'impression d'être
à l'intérieur
d'une hydre
à plusieurs voix

malgré

la tentation
de me justifier
du présent
sans effort

malgré

le flou
autour de nous
qui ne nous permet
guère d'avancer

malgré
ce que nous sommes
devenus

je n'invoque plus
le passé
-pâte à modeler-
pour faire face

et
d'ailleurs

je ne suis pas certain
qu'il ait
jamais existé


Un poème de Patrick Roche

Patrick Roche est un jeune étudiant de 21 ans, à Pinceton.
Poème trouvé sur le blog de Murièle Modély :


21. Mon père est renversé par une voiture
Il s’est évanoui sur la route, avec un taux d’alcoolémie
De quatre fois la limite légale.

Je ne pleure pas.

Quatre mois plus tard,
Les infirmiers perdent son pouls
Et je me demande quelle vie
A défilé devant ses yeux.

Rembobinant des cassettes VHS
Des vieux films faits maison

20.

19. Je n’ai pas ramené un ami à la maison depuis quatre ans.

18. Ma mère a le mot « divorce » sur les lèvres
Sa bouche se crispe en l’avalant
Comme s’il brûlait en descendant.

17. Je commence à faire mes devoirs au Starbucks.
J’ai des conversations plus profondes avec les baristas
Qu’avec ma famille.

16. J’attends le soir de Noël.
Mon frère et moi avons l’habitude d’échanger nos cadeaux plus tôt,
Cette année,
Lui et mon père ont échangé des coups.

Ma mère ne va pas à la messe.

15. J’ai une théorie : mon père a recommencé à boire
Peut être parce qu’il a découvert que j’étais gay.
Que s’il réussissait à tout rendre flou,
Peut être que j’aurais l’air « normal » ( « straight »)

15. Ma mère nettoie son vomi au milieu de la nuit
Et cuisine le petit-déjeuner au matin, comme si elle n’avait pas perdu son appétit.

15. Je m’en veux.

15. Mon frère en veut au monde entier

15. Ma mère en veut au chien.

15. Dimanche de Super Bowl.
Mon père débarque comme une avalanche
Il emporte tout dans ses chutes,
Banderoles, tables basses, cadres photo
Trébuchant, tombant.

Je trouve son jeton des Alcooliques Anonymes sur le comptoir de la cuisine.

14. Mon père est sobre depuis dix ans,
Peut être onze ans ?
Je le sais
Nous n’y pensons même plus.

13.

12.

11. Maman me dit que les rendez-vous de Papa sont avec les AA.

Elle me demande si je sais ce que ça veut dire.

Je ne sais pas.

Je hoche la tête quand même.

10. Mes parents ne boivent jamais de vin aux repas de famille.

Tous mes oncles et mes tantes en boivent.

Je suis distrait par la télé et j’oublie de demander pourquoi.

9.

8.

7.

6. Je veux être Spider-Man.

Ou mon père.

Ils sont un peu pareil.

5.

4.

3. Je fais un cauchemar

Le même, à propos de la sorcière Ursula dans la Petite Sirène

Alors je me lève,

Je dandine vers la chambre de Maman et Papa,

Doudou dans la main,

Je m’arrête.

Papa est debout, en sous-vêtements,

Je vois sa silhouette devant la lumière du réfrigérateur

Il lève une bouteille

À ses lèvres.

2.

1.

Zero. Quand ma mère était enceinte de moi,

Je me demande si elle espérait,

Comme tant de mères espèrent,

Que son bébé grandirait pour devenir

Exactement comme

Son père.


La traduction a été faite ici : http://www.madmoizelle.com/poeme-21-alcoolisme-251182

pour ne pas perdre le fil (scène de la vie quotidienne)

pour ne pas perdre le contact
avec la réalité
se raser se laver
changer de slip de chaussettes
passer l'aspirateur
s'occuper du linge
ranger les papiers qui traînent
écouter les derniers tubes à la mode
se parler pendant les repas
&
poser un regard franc
&
critique
sur les choses
mais sans trop
s'attarder non plus
on n'est ni des sociologues
ni des
révolutionnaires

a la télé
ils disent que
la France est une grosse avaleuse
de psychotropes
&
d'alcool
&
de trucs en tout genre
pour retrouver le sommeil
la concentration
la santé
la vitalité
la jeunesse

stockage et cargaison
dans les placards
je sais que tu abuses parfois
même si tu prétends le contraire
ça fait longtemps que j'ai cessé
de jouer au gendarme

moi
je ne rends jamais visite aux
psys
je mesure le bien-être
sur une échelle de
valeurs subjectives
qu'on trouve dans
un bon bouquin
un poème
un sourire
une parole apaisante
un baiser
ton cul
une clope
&
un bon film

pour ne pas perdre le fil
je note tout ça
quand même

de peur d'oublier
les plus élémentaires
règles de vie
qui fonctionnent
cahin-caha
depuis des années




19 mai 2014

Stockholm (Jean-Marc Flahaut)

En un récit court, dense, haletant et donc passionnant (40 pages), Jim Flahaut nous offre un condensé de ce qu'aurait pu être l'enlèvement de Patricia Hearst (Patty Hearst), petite-fille d'un magna de la presse américaine, milliardaire et fille d'un riche homme d'affaires, par un groupe d'extrême-gauche dans les années 70.
Durant sa captivité, les journalistes et les psychologues ont estimé que Patty Heasrt avait été victime du syndrome de Stockholm.

Le syndrome de Stockholm désigne un phénomène psychologique où des otages partageant longtemps la vie de leurs geôliers développent une empathie, voire une sympathie, ou une contagion émotionnelle avec ces derniers (Wikipedia).

Le récit se construit sous la forme de fragments, de repères datés (même si aucune année n'est indiquée) et, au final, la datation importe peu.
Ces fragments se font en de fines touches, parfois discrètement poétiques, comme des rafales de mitraillette, et Jean-Marc Flahaut va directement à l'essentiel, sans s'embarrasser de fioritures, laissant le lecteur poursuivre l'aventure par lui-même, quand nécessaire.
L'époque, le contexte sont particulièrement bien restitués. On sent le grand soin apporté par l'auteur pour dire ce qu'il faut, sans en dire trop.



Le découpage du récit pourrait se rapprocher d'un film de Wong Kar-wai, avec des ellipses, des phrases courtes, nerveuses et des sauts dans le temps.
1-Avant enlèvement 2-L'enlèvement par un groupuscule "l'armée du peuple"  3-la participation à la lutte armée puis la cavale 4-l'arrestation et le procès 5-l'interview 25 ans plus tard 6- la conclusion sous forme d'interrogation.

On est happé par le récit. On ne le lâche pas d'une semelle. On veut savoir.
Le rythme ne faiblit jamais ; le livre est prenant du début à la fin et pourrait presque se décliner comme un polar politique.
Même si l'univers en est assez éloigné, j'ai également pensé au bouquin "L'honneur perdu de Katharina Blum" de Heinrich Boll.

Jim Flahaut aborde la Liberté sous 3 angles : la liberté avant l'enlèvement : c'est rêver courir le long d'un étang, en compagnie d'une amie, pour échapper à un univers étouffant. La liberté pendant l'enlèvement, c'est vivre enfin, participer à la "révolution", à l'action militante et violente. La liberté après : c'est sortir du procès, sortir de prison et mener une vie calme et simple, entourée de chiens, d'un mari et de 2 enfants, dans un coin tranquille.

Alors, syndrome de Stockholm ou pas ?
Jim Flahaut pose des jalons, incite aux impressions mais dans ce récit, pas de jugement de valeur, pas d'explication tranchée.
Le mystère demeure sur les motivations psychologiques de "Patty".
Et c'est aussi bien comme ça.

Ce livre s'inscrit parfaitement dans la collection des Etats-Civils dont la devise est :
"Je chante les causes perdues et crains celles qui ont triomphé" WB Yeats.

17 mai 2014

une chaleur à crever les abcès (scène de la vie quotidienne)

23°
c'est indiqué sur le thermomètre
penché
sur son balcon
il fume une clope
boit une bière
observe la rue en contrebas
observe l'horizon
et ses barres de béton
noyées de soleil
il ne rêve pas
ou alors
il rêve à des histoires tellement lointaines
il ne sourit pas
écrase sa clope dans un cendrier
termine sa bière
puis il rejoint son jeune fils
&
sa femme à l'intérieur de leur 3 pièces
elle passe l'aspirateur
il laisse la porte-fenêtre ouverte
un véhicule municipal
bruyant
nettoie les trottoirs
avec un puissant jet d'eau
ça amuse une bande de gosses
qui suit le véhicule
sur plusieurs dizaine de mètres
deux vieux assis sur un banc
somnolent
profondément
comme les chats aux aguets
des mères discutent entre elles
dans leur langue
animée
un couple s'attarde devant
la petite Librairie
une jeune fille provoque le
sifflement
d'un admirateur en rut
une bagnole de police
passe en trombe
sirène hurlante
il y a bien ici comme ailleurs
des trafiquants
de tous poils
mais
la rumeur
court
que le bonheur
du jour
est à portée de
fusil
il fait une chaleur à crever
les abcès

dans le flux des passants (scène de la vie quotidienne)

le clebs tire sur la laisse
renifle le trottoir
et
les cul des chiennes
pisse contre un mur
d'habitation
recommence un peu plus loin
son maître s'amuse de le voir
ainsi tirer sur la laisse
on les regarde d'un air soucieux
va t'il aussi le laisser déposer sa crotte ?
le feu passe au vert
un scooter prend des risques pas possibles
en zigzaguant
entre les voitures
le bus 191 est bondé
contrairement au salon de coiffure
désespérément vide
à la devanture de la petite Librairie
d'à côté
sont alignés
les plus grands succès du moment
Lévy Musso et Cie
et des livres plus rares
La squaw de Malakoff
un mec crache un glaviot monstrueux
sur le trottoir
et
hurle un salut
à un mec d'en face
qui lui répond
avec le même entrain
certains font la queue
devant la boulangerie
ça sent foutrement bon ! 
ils savent déjà
quelle pâtisserie choisir
Une abricotine, s'il vous plaît !
Non un pavé au chocolat, plutôt !
l'hésitation
ne peut durer plus
qu'il ne faut
c'est une évidence
on entre on sort
de la supérette
on retire de l'argent au distributeur
on sait ce qu'on doit faire
c'est ce qu'il doit se dire
lui aussi
en sortant du tabac
l'air débraillé
il s'immobilise un instant
allume une clope
souffle un bon coup
avant de disparaître
à son tour
dans le flux des passants

le poids de son caddie (scène de la vie quotidienne)

le coiffeur
attend le prochain client
derrière son comptoir
il salue les gens qui passent
et qu'il connaît
depuis des lustres
d'un geste de la main
les temps sont vraiment durs
une camionnette se gare en double file
un homme en sueur
en sort
avec un lourd paquet
qu'il dépose devant
un magasin de déstockage
il discute vite fait avec un employé
qui le regarde faire
clope au bec
une femme
passe
téléphone
roule du cul
talons-aiguille
avance vite
et s'énerve
je suis pas ta pute, connard !
on se retourne sur elle
on dirait qu'elle pleure
ou
qu'elle rit nerveusement
la camionnette redémarre
une sirène retentit dans le lointain
pour répondre à une autre sirène
il n'y a pourtant pas d'étang
pas de mare pas d'océan
deux pigeons se font la cour
sur le toit d'en face
un nuage noir traverse le ciel
l'écho des voix d'enfant
&
de leurs mères
se mêle
aux klaxons
le bus 191 ne peut pas passer
y'a un embouteillage dont on ne connaît
pas la cause
une vieille se retourne un instant
elle ne comprend pas
toute cette agitation
elle reprend sa marche
en avant
essoufflée
par le poids de
son caddie


16 mai 2014

Autoportrait pour les archéologues

vie sédentaire
&
prévisible
sans arme
ni étendard
je me soucie
de plus en plus
du temps qui passe

je peux rester assis
longtemps
à cogiter
sur des détails
&
des contrariétés
à ce rien faire
sans en avoir l'air
à prétendre
&
à fuir le réel
je sais que c'est un luxe

je ne prends des risques
que pour les
grilles de loto sportif
qui peuvent me rapporter gros
&
ne rapportent rien
c'était couru d'avance
mais je rejoue
quand même

je peux être renfermé
froid
agressif
mais
avec les années
je suis devenu
plus aimant
moins nerveux
plus responsable
moins timide
plus entreprenant
je rumine parfois
de sourdes
colères
qui n'exposent qu'à
la gueule
de mon ego
encore handicapé
par des complexes
&
des frustrations

je laisse juste quelques traces
ici ou là
pour que les archéologues
ne soient pas induits en erreur
par les apparences


4 crétineries sur le retour

Panser par soi-même
c'est utiliser
un sparadrap
de fortune
sur la blessure des autres
en s'imaginant
qu'elle ressemblerait
plus ou moins
à sa propre blessure

***

Tantôt
l'écran d'ordinateur
tantôt
l'écran de la télé
je n'ai pas le cran
de décrocher

***

Quand
les mots d'un poète
me parlent
je sens une véritable force
m'accompagner
dommage que l'illusion
ne dure
pas plus de quelques instants

***

depuis ma fenêtre
je vois ce que font les autres
en passant dans la rue
c'est trop peu
je ne vois pas ce qu'ils pourraient faire
ce qu'ils ne font pas
ce qu'ils ne disent pas
ce qu'ils ne supportent pas
chez les autres
ou
dans leur propre vie
ça nous ferait un point d'appui pourtant

**

10 mai 2014

sortir de l'ombre

Sortir de l'ombre
oui
pourquoi pas
mais
pas plus loin que la pénombre

quand on sent ma présence
mon sourire
qu'on me devine à peine
qu'on me lit à la lueur d'une lampe
qu'on ne me demande pas
grand-chose
de plus

le danger n'est pas loin
les ombres pourraient fuir
avec un autre

je suis là
ne vous inquiétez-pas
...

recherche

qu'est-ce que la recherche
de la sincérité
sinon
une chimère un peu folle

trouver le mot juste
la phrase juste
au bon moment

sans casser le lien

penser que le mot juste
la phrase juste
un jour

le sont pour toujours

alors que le temps
la vie
font couler l'encre
de différentes façons

et que toute recherche
finit par ne pas survivre
à un idéal
de plus en plus encombrant

9 mai 2014

leur ressembler comme deux gouttes d'eau

j'aime bien
regarder ces films
d'action
où le héros s'en tire toujours
à la fin

car lui sait comment faire
pour se sortir du pétrin
pour éviter les balles ennemies
pour soigner ses blessures
au ventre
avec un léger sourire en coin
et une femme pulpeuse dans son lit

je finis même par
lui ressembler
comme deux gouttes d'eau

et puis
j'aime bien
lire ces bouquins
où le héros n'en est pas un
et
patauge inlassablement
sans aucune prestance
et
se perd en conjectures
stériles
et
s'enfonce dans une médiocrité
qu'il ne cherche pas à fuir

je finis même par
lui ressembler
comme deux gouttes d'eau



c'est ici que je me sens bien

forme primaire
de vie
c'est ici
devant moi
que s'accumule
le désordre
tickets de caisse
grilles de loto sportif
mes ongles déchirés
un calepin sans feuille
mon étui à lunettes
le souffle fatigué de l'ordinateur
les moutons de poussière sur les murs
un insecte écrasé
et ce n'est pas ailleurs
que je me sens bien
finalement

car
mon regard tourné vers l'extérieur
s'en
fout
complètement

quoi que je fasse
un poème
l'amour
le ménage dans ma tête
une virée dans le passé
pensées sans queue ni tête
ce n'est pas ailleurs
que je me sens bien
finalement
c'est ici
dans le désordre
avec
le ronronnement bruyant du frigo
dans mon dos

on revient vers l'amont

ciel sombre
de mai
sale temps pour
espérer

parfois je n'attends rien
j'aimerais que ce soit
plus souvent

pour faire osmose
en non plus contrepoids

la pluie arrose les plants
d'humains
figés dans leur angoisse

je ne suis maître
de personne
de rien du tout

sinon sentir ce corps de chair
s'emplir de volatile
et faire semblant

la vie s'étire
d'un point de
fuite à
un chemin de
croix

les stores sont levés
l'horizon traîne des pieds
le prix du pain a augmenté
un jour le monde grandira
sans moi

on dit qu'en cherchant bien
dans une lumière crue
on revient vers l'amont
là où tout aurait commencé

je ne sais pas grand-chose
des mécaniques
du temps

et s'il m'en reste assez
pour mieux t'accompagner




12 avr. 2014

Engeances (Frédérick Houdaer)

Comme il l'indique lui-même, lors d'une conversation en fin de livre, Fred Houdaer a souhaité aborder, de différentes façons, l'écriture et la lecture.
L'écriture : la sienne et celle des autres.
La lecture : la/les sienne(s) et celle(s) des autres.
Et forcément, ayant la voix de Fred Houdaer en mémoire, je lisais le recueil avec ses intonations, au début.



Le "je" omniprésent dans le recueil n'a pourtant rien d'égotiste ; c'est un "je" d'observation.
Pas de psychologisme aigu, pas de moi intériorisé à l'extrême.
Ce "je" retranscrit, à la façon des grands caricaturistes, les touches cinglantes, insolites, sensibles, drôles, cocasses, parfois vengeresses, mais sans enrobage inutile.

Engeances, catégorie d'hommes/femmes digne de mépris, détestable.
Fred Houdaer pratique une détestation sereine et posée.
Sur tout ce qui l'entoure. Y compris sur lui-même.
Pas de rage bruyante, pas de haine viscérale, pas de fatwa agressive.
La détestation est plus subtile et rend tout leur ridicule, leur grotesque, leur pédanterie aux personnages, aux situations.
Même s'il apprécie particulièrement Céline et Nietzsche, on est davantage dans la satire ici.
Gustave Doré n'est pas loin. Chaplin et Reiser non plus.
Les motifs de satisfaction étant rares, il n'est pas impossible que le "je" du recueil en développe une certaine misanthropie.

Pêle-mêle, tout au long de poèmes narratifs, vivants et variés, Fred Houdaer découvre qu'il n'est pas un poète français (et c'est tant mieux, à mes yeux), crache sur le balcon d'un quartier bourgeois d'une ex, n'ose avouer que l'inspiration peut venir d'un pet puant, égratigne les ateliers d'écriture, les poses des poètes (on rejoint ici le recueil d'Eric Dejaeger), les lectures publiques, les notables hypocrites, les poubelles d'une voisine enseignante, en filigrane son rapport (assez contrarié) avec les femmes, et plus généralement son rapport (critique) avec les autres.
Sur fonds noir, quelques poèmes "making-off", censés ouvrir des portes sur la naissance des poèmes.
Là encore, pas d'explication réelle, pas de mode d'emploi précis.
Les coulisses de l'univers des textes sont ouvertes à l'inattendu, à l'humour, à l'auto dérision encore.

En fin de compte, ce recueil qui n'est pas un journal intime, en dépit de l'impression de proximité qui provient de cette écriture de Fred Houdaer, en dit beaucoup sur lui.
Enfin sur ce "je" là.
La sincérité comme arme tranchante.
On s'y attache très vite.
On partage les moqueries.
On savoure les textes. Leur originalité, leur singularité, leur côté même hypnotique.
On y trouve déjà une teinte opaque de mystère qui semble annoncer le « Fire Notice ».

Conclusion : Fred Houdaer n'est peut-être pas un poète français (FUCK MALLARME !) mais il est un poète, assurément !
Avec un grand P ! (puant ou pas, selon la force de l'inspiration).

Moralité, après lecture (et re-lecture, jouissive là encore) : éviter de péter plus haut que sa vie de poète(sse) pour ne pas figurer comme cible dans un prochain opus de Fred Houdaer !
Ca, c'est un objectif !

Seconde conclusion : un recueil à lire absolument !

S'y soustraire constitue une faute professionnelle grave (cf Droit du travail et de la Lecture) !

Bonne lecture !

Engeances (paru aux Editions La Passe du vent, 2012)
92 pages ; 10 euros.

1 avr. 2014

"Ouvrez le gaz 30 minutes avant de craquer l'allumette" (Eric Dejaeger)

J'inaugure là ma première note de lecture.
D'autres suivront à un rythme plus ou moins régulier.
Je me bornerai à notuler les livres d'ami(e)s (cf en lien sur ce blog et d'autres pas encore en lien).



"Ouvrez le gaz 30 minutes avant de craquer l'allumette", d'Eric Dejaeger
Que voici un livre vraiment jouissif !
Tout d'abord, l'objet est splendide : papier glacé, superbes photos de Pierre Soletti.
Puis le titre… qui incite au suicide. Evidemment, c'est du 1er degré (quoique).
La cinquantaine de poèmes montre ensuite Eric Dejaeger au meilleur de sa forme : anti-conformiste, anti-mode, a-moraliste, a-philosophe, il déglingue à tout va (le marketing publicitaire, les poses poétiques, la connerie humaine en général, Dieu, le rap, les allumeuses de 15 ans qui en font 18, la souffrance amoureuse soit-disant "inspiratrice", la bien-bien-pensance des bienséants etc).
Le style d'Eric est direct, sans artifice, sans chichi. On pourrait le "rapprocher" (s'il fallait faire un rapprochement) du style de Buk, par exemple.
Et puis, par petits instantanés, par petites touches, Eric nous offre des notes sensibles, tendres…mais juste le temps d'un clic, hein…Faut pas abuser !
On assiste donc bel et bien à un suicide mais c'est celui de l'hypocrisie ambiante. Ce qui pourrait être vu comme une sorte de moralisme, après tout...mais NON car Eric ne fait que tenter de surnager dans ce monde-là, sans chercher à imposer quoi que ce soit aux autres.
Pour y parvenir, Eric manie l'humour, au pluriel de son singulier.
Dans sa préface, Jean L'Anselme parle d'un humour à la Buster Keaton. Assez d'accord avec ça. Mais pas seulement car l'humour dans ce recueil est varié (humour vache, humour potache, humour gras, humour absurde, auto dérision). Que du bonheur dans cette variété.
On ne s'ennuie donc pas ! On prend son pied et même le second.
Ce recueil, composé de poèmes parus dans différentes revues, tient bigrement la route et sa cohérence. Gageure réussie que de regrouper ainsi des textes s'étalant sur différentes époques.
Ça se consomme sans modération. Ça se fume d'un paquet. Ça se boit d'une traite.
Et ça se relit avec le même plaisir.
A commander sur le site des Editions Gros Textes. http://grostextes.over-blog.com/2014/01/eric-dejaeger.html
Prix : 13 euros (+ 2 euros pour le port) et ça les vaut amplement !

29 mars 2014

2 textes de Stéphane Bernard

Humus

jusqu'où porte le souffle ?
partagerons-nous cet air ?

te sentir -
mieux que d'y croire -
et tu es là.

la feuille est l'esprit du bourgeon
qui persiste après lui.
cette ombre éclose

par ce qui la nourrit

dans le temps brûle et tombe
en l'humus
où nue comme morte
tète sa branche.

les saisons se renvoient une sève.

point ici mais là,
l'absent en présence est si fort.

le père, le fils, eux aussi n'ont qu'un sang.

***


Dans le bain


le renoncement à l’hygiène est un des symptômes.

la crasse isole, met une distance de plus entre soi
et le reste du monde.
les mues s’agrègent, le futur pourrit sur pied.
c’est à ça que je pense, ici, dans mon bain.
l’eau ondule à peine déplacée
par la respiration légère d’un corps à la nervosité vaincue, presque cuit.
le hochement paresseux de mon sexe sous l’eau.
des nappes de peaux mortes à la surface, de poils
et de savon, vivante dentelle opaque, 
font disparaître mes jambes par endroits.
frotter. frotter cette peau, la bouillie, la rose.
quitter l’obsolète pénultième peau.
gratter, réduire l’étui qui me tient, la gaine.
dénuder, s’avancer un peu. contre l’air plus senti
déjà les brindilles des veines frissonnent.
frotter la peau. approcher. être de retour.


Stéphane a une écriture dense, exigeante...ce n'est pas de tout repos, surtout pour moi ;-)

Mais, on trouve des pépites sur son blog : http://unemainestaussiunpoing.blogspot.fr/



27 mars 2014

elle fixe un point par la fenêtre
et dit
-tu vois, là bas, c'est une autre vie
-laquelle ?
elle se tourne alors vers moi
et dit
-décidément tu comprends rien !
-je ne te comprends pas, toi, c'est différent !
-je sens d'épais brouillards en moi
elle baisse la tête
j'attends qu'elle dise autre chose
mais elle s'assied sur le lit
et dit
-excuse-moi, je suis fatiguée de tout ça
-moi aussi
elle s'allonge et ferme les yeux
-j'aimerais un rêve qui ne contienne absolument rien de la réalité
-comment savoir qu'il ne contiendrait rien ?
-ce serait comme oublier de sourire à quelqu'un qui ne sourit jamais
-et ?
-il n'y aurait aucun écho du monde
-sinon celui qui est en toi
-nan justement il n'y aurait qu'un flux face à un reflux parcourus de formes volatiles et inconnues
-une sorte de berceuse ?
-si tu veux, mais elle serait sans effet, ni cause ni conséquence
je me place face à la fenêtre
je cherche le point qu'elle fixait
tout-à-l'heure
en espérant accéder à sa proximité
je ne vois que des immeubles
un ciel nuageux
la buée sur la vitre


25 mars 2014

6 crottes de mammouth

donner le pire du meilleur de soi-même
et ne garder que
le meilleur du pire

***

commençons par
enfoncer le clown dans le mur
par le nez
puisque
la vie est un cirque
où la tristesse jongle avec l'échec

***

chaque jour qui passe
depuis ma fenêtre
me donne envie
d'acheter des rideaux

***

le silence
la solitude
et le pet

***

voir les choses en face
attendre qu'elles se retournent
et leur foutre un grand coup de pied au cul

***

un homme sur son vélo
pédale comme un fou
dans la grande avenue
il est suivi de près
par un fou
qui pédale sur un homme
en criant
à l'attaque !


j'ai pas de boulot
pas de fric
pas de quoi assurer les dépenses
du quotidien
le manger les études les factures
de gaz d'électricité les crédits
les vêtements les voyages le fromage
la purée la charge de la brigade légère
les bijoux de la castafiore
j'apporte rien de concret
le concret ça fait peur
j'ai encore des blagues des gestes tendres
je fais l'autruche la carpe
le zouave
le poteau d'exécution
l'ampoule dans la pénombre
le faux monnayeur
je fais le con
mais pas de quoi rassurer les angoisses
de plus en plus
pressantes
qui te font pencher
dangereusement
vers un sombre dimanche
qui n'aurait pas de lundi
te font pencher vers le cumul
de mes atermoiements
j'ai pas de boulot
pas de fric
pas de turbo diesel
pas de quoi prendre le temps
d'écrire mieux qu'avant au plus juste au plus près
de mes aspirations
de mes aspirateurs
ça ne se vend pas non
ça ne se vend pas
pas de quoi être fier de quoi que ce soit
venant de moi
du système qui nous broie
du noir
et pas de chien venant s'asseoir
près du lit
pour nous consoler
nan rien de tout ça

(to be continued)



d'où cette sale impression

je lave mes mains
mes aisselles
je lave mes dents
mes pieds
je lave mon visage
la vaisselle
je lave mon tee-shirt
ma chemise
mes chaussettes
je lave ma voiture
les vitres
je lave ma queue
après l'amour
je lave plein de choses
mais jamais rien de
tout ce qui se trouve
à l'intérieur
de moi

3 crétinoises + 1 bonus track d'Eric D.

L'appétit vient en mangeant
de la vache
enragée

***

Loin des yeux
        loin du coeur
proche des yeux
        proche de ma bite

***

dans l'encadrement
d'une fenêtre
un visage
que je ne peux pas
encadrer !

***

Bonus :

"J'aime quand elle a un haut et des bas" (Eric Dejaeger)

plus saisissante encore

dans la pluie fine du matin marche d'un pas résolu
à taire l'hier
il ne sait pas ce qu'il compte faire au juste pour parvenir à ses fins
ne sait pas si la marche d'un pas résolu efface l'hier
ni l'avant-hier ni tout ce qui le précède
ne sait pas s'il tourne en rond si les gens le reconnaissent le prennent pour un fou
il sent la chaleur dans son corps
une chaleur sportive une sueur d'efforts
ses pensées le suivent un peu en retrait mais elles referont surface
quand il s'arrêtera
en rentrant chez lui
qu'il n'aura plus d'objectif
il aura l'air fatigué des cernes sous les yeux une sorte de tristesse
aux contours indéterminés et c'est ce qui rendra cette tristesse
plus saisissante encore

14 mars 2014

Mon éditeur Fred Houdaer a récupéré les exemplaires chez l'imprimeur, hier !



"Un livre qui sent le cheval" (Le Monde, Mars 2014)
"Mieux que Bukowski et Brautigan réunis ! " (Playboy - Mars 2014)
"L'auteur au meilleur de sa forme !" (Fitness Magazine - Mars 2014)

5 mars 2014

Le roi (tribute to Heptanes Fraxion)

Le roi
se gratte la tête
il dit
sans réfléchir
les rues sont pleines de cul
les trottoirs sentent le rance la sueur
il dit
pas besoin de beauté
pas besoin de payer pour ça
la beauté c'est pour les riches
y'a qu'à attendre et se servir
et il se marre
j'suis un fameux philosophe hein ?
le roi
montre ses dents pourries
l'haleine à l'abordage
ses bras remuent dans l'air

il parle à personne
en particulier
il parle fort
pour qu'on l'entende à l'autre bout
il dit qu'il faut se faire entendre
pas besoin de se justifier
c'est comme ça
il dit
c'est comme ça la vie qu'elle est mon pote
il veut pas de réponse
pas de contradiction
le roi
il est seul maître à bord
je vous emmerde profond, messieurs-dames
il dit très poliment

Le roi
retourne en ses entrailles secrètes
déambule
il dit plus rien
il a déjà beaucoup parlé
le roi
est fatigué
il va falloir trouver de quoi
survivre
encore un peu ici
Le roi
n'a pas de remplaçant
pas d'héritier
le monde ne s'en remettrait pas
c'est sûr

Le texte de Hepta est ici : http://heptanesfraxion.blogspot.fr/2014/03/le-roi_4.html



4 mars 2014

8 petites bestioles

Fouiller sa mémoire
à la recherche d'un souvenir inédit
et s'il n'en vient aucun
fouiller la mémoire des autres

**

Parler pour ne rien dire
oblige l'interlocuteur
à entendre sans rien écouter
ce qui revient à placer
deux coques vides
l'une en face de l'autre

**

On vient du passé
mais avant cela : rien
on vit le présent
on va vers l'avenir
mais après cela : toujours rien

**

Vivre au jour le jour
c'est déjà faire preuve de patience
je vis seconde après seconde
et j'entends le tic-tac de l'horloge
qui me presse
de faire enfin quelque chose
de ce temps-là

**

Le marché du travail est tellement saturé
qu'un chômeur d'occasion
n'est même plus présenté en vitrine
il est directement remisé à la cave

**

Prendre le métro aux heures de pointe
mêler son odeur sa sueur à celles des autres
éviter d'écraser les pieds alentour
ne pas fixer quelqu'un en particulier
repousser d'un souffle les cheveux d'une femme trop parfumée
s'agripper fermement à la rampe glissante
espérer qu'aucune bombe n'explosera
trouver le temps excessivement long
sortir enfin du métro et vivre ça comme une putain de délivrance.

**

Il faut être fou
pour demander la main de quelqu'un
avant même de prendre son pied.

**

Demain est un autre jour
Je est un autre
Je vivra demain