21 août 2013

Le petit muret en béton

Devant l'entrée du bâtiment
quelques fumeurs
assis 
sur un petit muret en béton
ils me regardent passer devant eux
je leur dis bonjour
c'est un peu comme si je leur demandais
un billet simple
pour Las Vegas

dans l'ascenseur étroit
je sens le parfum 
capiteux d'une nana au décolleté
impitoyable
je ne bande pas
elle me sourit et me demande si 
c'est mon premier jour ici
ce sera peut-être mon dernier, je lui réponds
en tentant l'humour au 2è étage

le tailleur strict qui me reçoit
en compagnie de deux autres 
gagnants au concours de l'embauche
nous fait signer contrat
et divers papiers de discrétion de
sécurité d'assurance
bon, je vais pas faire le malin
je signe tout ce qu'elle me présente
sans rechigner
et pourtant

après deux semaines ici
on m'en raconte des vertes et des pourries
sur l'ambiance dans la boîte
depuis l'arrivée du nouveau directeur général
il a quasiment mon âge le salaud
y'a eu une tentative de suicide dans les toilettes
par exemple
-non, sans déconner ?
-si, si, je t'assure et le boss a mis ça sur ses problèmes perso alors que...
et

après plus d'un an et demi d'arrêt-maladie
là voilà de retour
d'ailleurs
on me la présente vite fait mais
impossible de deviner ce qui lui passe par la tête
aujourd'hui

et le directeur général a décidé
de remplacer la bonbonne d'eau ce matin
de nous prévenir par mail
de nous préciser de ne pas appuyer trop longtemps sur le bouton d'eau froide

et c'est toujours Las Vegas
un peu partout
moi aussi maintenant j'ai ma place
sur le petit muret en béton
clope au bec
tiens
je reçois mon premier chèque de paie
la semaine prochaine
je pense

La maison de mon père (de Hafida)

Petite fille, j’aimais à observer les avions dans le ciel. Je suivais la course de ces vaisseaux, me prenant à envier leurs passagers et les mille et une aventures qui les attendaient.
Je n’imaginais que des voyageurs prêts à découvrir de nouvelles contrées.
Je ne pensais pas à la soute.
Je ne me disais pas que, peut-être, dans la soute de cet avion filant dans le ciel, une traînée blanche dans son sillon, pouvait se trouver une boîte particulière.

Je devais partir en voyage de noces dans un autre avion, avec une autre histoire. Au lieu de ça, je suis dans cet Airbus qui me transporte vers mon pays d’enfance.
Cela fait longtemps que je n’y suis plus retournée. Il va y avoir du monde là-bas, ne serait-ce qu’à l’aéroport. J’ai téléphoné à la famille : c’est déjà le défilé. Tout le monde attend l’avion avec impatience. Moi, je ne suis pas sûre ni de reconnaître tout le monde, ni de vouloir les revoir.

L’avion est en proie aux éléments. Une pluie battante tambourine contre la coque de l’appareil. Les nuages sont épais. Et l’avion, malmené par des vents agressifs, ne cesse de décrocher violemment. La panique s’installe parmi les passagers. Moi, je suis sereine. Ces turbulences semblent faire écho à mes pensées. Je m’imprègne de leur emportement et m’en remets à eux. Je suis brinquebalée de toutes parts, je sens presque la violence de la pluie sur mon visage collé au hublot. J’entends la carlingue gémir. Je suis persuadée que l’avion lit en moi, qu’il me comprend et partage ma peine. Je me prends alors à souhaiter qu’il sente mon désespoir au point de décrocher une bonne fois pour toutes, emportant avec lui ma carcasse fatiguée et les souvenirs qui me taraudent.

Deux semaines plus tôt, nous sommes tous présents dans une salle d’hôpital. Les médecins déplacent mon père dans une chambre individuelle. Pour que notre grande famille puisse y tenir.
La famille au complet est là, à attendre… A attendre quoi au juste ?
Si ce n’est le poste de télévision qui déroule, en arrière fond, l’histoire du premier joueur de foot d’origine algérienne à intégrer l’équipe de France, pas un mot ne se dit.
Petit à petit, mes frères et sœurs sortent pour échapper à l’atmosphère viciée qui règne dans cette chambre. Il ne reste plus que ma mère, l’une de mes sœurs et moi.

Sur son lit d’hôpital, très amaigri, mon père observe sa famille et ne cesse de se mordre la bouche.Il se mâchonne la langue, je le vois bien. Nous sommes là, dans cette pièce, peut-être sa dernière chambre, en proie aux effluves fétides s’échappant de la poche de sang caillé dont il ne cesse de se vider et rien ne se dit, rien ne se passe. Il ne cesse de se mordre les lèvres. Il se mordille la bouche et d’autres fois les joues, mais il ne dit rien.
On se regarde en chien de fusil, lui et moi. Ses yeux écarquillés me dévisagent avec insistance. Je sens qu’il lutte contre lui-même, qu’il a peur de briser le silence. Je ne supporte plus ce regard fixe. Je désire ardemment me dérober à cette inspection minutieuse, mais je n’arrive pas à baisser mes yeux. Je les ai baissé toute ma vie, mais aujourd’hui, jour fatidique, jour d’entre les jours, j’en suis incapable.

Nous n'avons pas l'habitude de parler ensemble, mon père et moi. Nous préférons nous examiner. Il m’observe et moi, en général, je le surveille du coin de l'œil. La dernière fois qu’il m’a regardée avec une telle insistance,c’était pour me parler du lion qui l'attaquait dans ses rêveschaque soir, le laissant pantelant au petit matin. Le fauve aura eu raison de lui...
Que va-t-il me dire cette fois?

Il se lance dans un flot d’excuses maladroites. Je tressaille. Ma sœur fond en un flot de larmes incongrues, un torrent incontrôlable. Elle est prise de soubresauts que je trouve comiques tant je ne suis pas prête à vivre cela, à écouter ces paroles, à entendre ces pleurs. Je les coupe net.
Pas d’excuses, non.
Les excuses, c’est le début de la fin, alors que pour toi, papa, ce n’est que la suite du commencement. Il va y avoir cette opération, demain, après-demain, et elle marquera un changement, ton renouveau, mais certainement pas la fin !
Pas de larmes, non.
Les larmes sont là derrière les paupières mais les laisser couler, rendrait trop palpable le désespoir dans les mots, mieux vaut les ravaler sauvagement.
Je le coupe net.
Le silence revient dans la pièce. Et l’on continue à attendre.

L’avion poursuit son chemin chaotique vers mon pays. Je me prends à espérer que les turbulences nous emportent, la boîte et moi vers d’autres cieux. Ma vie s’est arrêtée avec ces mots d’excuses avortés. Des paroles qui ne seront jamais réitérées. J’ai aspiré l’embryon de repentir exprimé par mon père. Des mots qui sont perdus à jamais. Cette scène, je la revis en permanence. Elle s’arrête toujours à ces paroles. Je ne saurai jamais ce qu’il a voulu dire. Ni n’exprimerai jamais de réponse.

Ces mots de pardon que j’ai refusés à mon père, ils coulent à flot dans mon esprit, à présent. Ils se heurtent à la barrière scellée de mes lèvres. Ils se heurtent aux parois en bois de la boîte. Celui qui occupe cette boîte ne peut maintenant pas plus entendre les paroles que je ne dirai jamais, que prononcer les mots qu’il n’a pas dits.

11 juil. 2013

aucun vautour au ciel

Soleil
grand soleil ce matin
vacances - plage - vagues - barbecue
mais non rien de tout ça
c'est un réveil douloureux
un peu angoissé
visage à l'eau froide
et des habits propres
j'ai plus l'habitude

de me préparer
à ce rituel
pour pas rater ce grand moment
de sociabilité retrouvée
avec des collègues
tout neufs
un bureau des ordinateurs des programmes
spécifiques une formation de plusieurs jours
et un contrat bon dieu un contrat !

et puis c'est l'heure du départ
un peu angoissé
non non c'est pas la rue
c'est presque désert 
aucun vautour dans le ciel
aucun duel à l'horizon
pas de panique merde mais
toujours un peu angoissé
c'est jamais facile de
faire bonne figure
de montrer du caractère
de la volonté de l'envie
de la motivation bordel !

et puis je ressemble à quoi
maintenant ?
j'ai toujours l'air normal ?
je peux réussir à m'habituer ?
à m'y faire ?
hein je ressemble à mon hier
ou à mon avant-hier lointain ou
à rien ?

avant d'entrer en contact
direct je suis dans le métro assis face
à quelqu'un qui
pense que je le fixe
mais qui a commencé nom de dieu ?
je sors un livre de ma poche pour
me donner une contenance
je fais semblant de lire
je n'arrive pas à lire dans les transports en commun
je tourne les pages je tourne et
je retiens un mot par ci par là pas plus
je t'envoie un texto pour me sentir mieux
j'espère que ça va marcher, tu espères aussi

l'heure approche...
je suis devant les locaux...
un peu angoissé...
je respire un bon coup...
une clope je la fume lentement, très lentement
je l'étire jusqu'au mégot
on m'attend
il me faudrait mon chapeau de cow-boy
je sais pas une fiole de bourbon
une phrase toute faite
une confiance à toute épreuve
et puis surtout surtout
me souvenir (chaque heure, le plus possible)
qu'on n'a pas le choix
pas d'autre choix pour l'instant en tout cas
(on va y penser l'esprit léger aérien volatile concentré)
allez ! allez !
pas de vent pour me pousser ?

je suis toujours un peu angoissé
un peu
quand ça arrive ces choses-là



7 juil. 2013

plouf, plouf

Parfois
je me sens
pessimystérieux
j'avoue que
j'aimerais m'y
vautrer davantage
mais comme
tu l'es bien plus que
moi
en règle général
je redeviens
malgré moi / double nature
optimistificateur
pour équilibrer la chose
entre nous

25 juin 2013

Microbes 78 !

Le 78e numéro du Microbe est à l’impression !
Microbe 78.jpg


Les abonnés le recevront dans quelques jours.
Les abonnés « + » recevront également le mi(no)crobe 40 Venge les anges signé Patrice Maltaverne.
Maltaverne - Venge les anges.jpg
Comme d’habitude, les autres ne recevront rien !
Pour tous renseignements, contactez Eric : ericdejaeger@yahoo.fr

5 encore du matin c'est vers 10h45 l'heure du crétin

Comme il fait froid
pour la saison
j'ai décidé d'enfiler
son beau nez
sur le mien

***

J'attends qu'on me rappelle
mais personne ne
me rappelle
du coup j'attends que
personne ne me
rappelle
ce qui me rend beaucoup plus
serein

***

On vient de faire
l'amour
dans la position
du caravanier
tu me dis que ce n'est pas
celle du caravanier c'est
la position
du calligraphe
-et hier ? demandé-je
-hier on a fait l'amour dans la
position
du guide de haute montagne

***

J'attends que personne ne
me rappelle et
comme personne ne me rappelle
j'en conclus que j'ai
absolument raison
d'attendre que personne
ne me rappelle
-et si c'était toi qui rappelais ? me demandes-tu
-tu plaisantes ! ce serait une remise en cause trop brutale...

***

Comme on est dans le lit
tous les deux
on échange les draps
des regards
nos slips
nos salives
nos liquides séminaux
nos mains
on échange nos sexes
je deviens femme
tu es mon homme.

24 juin 2013

L'espoir est permis

avec six fenêtres
et
deux portes
je ne vois pas comment
on pourrait
ne pas s'en sortir...

***

ciel gris
rafales de vent
toujours pas
de boulot
rien toujours rien
de créditeur
sur le compte
en banque
mais tout n'est pas si noir :
j'ai mis
de côté
une bière belge de tradition
dans le frigo

***

on s'aime
et ça fait un paquet d'années
qu'on s'aime
et qu'on tourne en
rond et ça fait vraiment
un paquet d'années
qu'on s'aime
en se jurant
que c'est au dessus de
tous les problèmes
qu'on retourne en rond
et qu'on s'aime
par dessus tout
quand même
et si on se jure encore que ce
n'est pas fini alors
l'espoir nous est permis
même aminci
même arrondi
de tous côtés

6 pour 1

c'est toujours la même
rengaine
au moment
crucial
la tension monte
jusqu'au
4è étage
je sors de l'ascenseur
étroit
je frappe à la porte
vitrée
une jeune femme
vient m'ouvrir
dit bonjour
et retourne aussitôt
à son poste de travail
me lassant planté
dans le couloir
quelques instants
une autre femme
d'âge mûr
me convie à
m'installer
en attendant
les autres
dans une salle de réunion
où se trouve déjà un mec
affairé
avec son téléphone portable
on se sourit
je lui demande s'il a des infos
sur la mission
il me répond "non
pas vraiment"
les minutes passent
je regarde alentour
un tableau
sur lequel figure
l'organigramme de la société
puis la cheminée fumante
d'une aciérie en face
de l'immeuble
puis cette foutue table
transparente
qui scrute le moindre
de nos gestes
de nos gènes
puis je ferme les yeux
en tâchant
de savoir si mon
pouls s'est calmé
si mon âge sera un atout
si je tiendrai le coup
jusqu'au bout
cette fois
et avant
bien avant
d'obtenir des réponses
la porte se referme
sur une voix feutrée
légèrement hésitante qui
nous indique que
nous sommes au complet
six
candidats
pour un poste


23 juin 2013

5 bidules du dimanche matin

Normal de saliver
la peur de parler de soi(n)
avant un entretien dent-bouche
mais il est encore trop tôt
pour demander
une augmentation de molaire !

***

Vivre
sans projets
quand le seul projet
est de survivre
à son propre chaos
j'aimerais te voir
remonter à
la surface
de temps en temps

***

La vie est ainsi faite
qu'elle se défait
tout aussi facilement
quand on en a marre
de passer pour ce qu'on n'est pas

***

Dans le lit
repliée
en position foetale
tu me dis que tu rêves
souvent
d'être
une boule de bowling
lancée
contre un mur.

***

J'écris pour
presser
le temps
d'en découdre
une bonne fois
pour toutes


14 juin 2013

Un Marché (de la Poésie) à Paris (Fred Houdaer)

œil-qui-pleure
s’assoit dans le siège 108
de la voiture 15
du TGV qui le conduit Place Saint-Sulpice
quand œil-qui-pleure arrive à Paris
c’est pour s’enterrer tout de suite
prendre le métro à même la gare
grimper dans la première rame
et là bingo
il s’assoit
re
dans un bain de langues
à côté d’une fameuse auteure à scandale
qui lit religieusement le Libé du jour
œil-qui-pleure la dévisage
sans envie
et partage avec elle
les mêmes hoquets ennuyeux
jusqu’à ce que la rame
se remplisse brutalement
d’une classe entière de lycéens
complètement bourrés
une lolita demande à œil-qui-pleure
si elle peut caresser son crâne parfaitement chauve
œil-qui-pleure refuse
elle le fait quand même
tandis qu’un jeune sosie de Joe Dassin se met à hurler
aux Champs Élyséééées
œil-qui-pleure se dit que ce n’est pas à Lyon
que l’on verrait un puceau beugler du Joe Dassin
dans le métro

pieds-qui-brûlent
se déchausse
lors de sa visite au Musée des Arts Premiers
maison des hommes
bâton de danse
ancestor figure
pieds-qui-brûlent finit par revenir
Place Saint-Sulpice
pour apprendre de la bouche d’une femme
engraved stone
skull-mask
que l’un de ses amis
n’est qu’un satyre
pieds-qui-brûlent est sommé de répondre
à la question
est-ce que ce connard PEUT ÊTRE un bon poète ?
pieds-qui-brûlent répond prudemment
ce ne serait pas le premier
et reprend un café à trois euros
il souhaite que la femme
achète l’un de ses recueils
male figure
poteaux funéraires
Sèvres-Babylone

dos-qui-fait-mal arpente les allées
serpente au milieu des stands
renvoie aux éditeurs leur absence de sourire
beaucoup de belles femmes ici
heureusement qu’il y a beaucoup de belles femmes ici
se dit dos-qui-fait-mal
la poésie n’attire pas que des enseignantes ménopausées
elle attire aussi des enseignantes non ménopausées
voilà ce que pense
dos-qui-fait-mal
en devenant vessie-qui-presse
en visitant l’algeco-pissotière
du Marché de la Poésie
vessie-qui-presse se soulage
au dessus de chiottes qui ont déjà vu passer
les queues de centaines de poètes
vessie-qui-presse en établit mentalement
une première liste

vessie-soulagée
tourne le dos aux stands pour quelques minutes
le temps de rentrer dans l’église Saint-Sulpice
d’y mater une scène de catch
entre Jacob et un ange
peinte par Delacroix
vessie-soulagée ne s’attarde pas
sous ses dents
une miette de biscuit
lui rappelle que le seul vrai dieu
qu’il ait l’habitude de prier
se nomme Speculoos
vessie-soulagée retourne aux stands
l'y attend
une nouvelle catégorie de ses lecteurs
il y avait ceux qui aiment ce qu’il écrit
ceux qui n’aiment pas ses poèmes
depuis peu
vessie-soulagée sait qu’il existe une catégorie de gens
qui éprouvent un plaisir coupable
à dévorer ses livres
c’est l’expression qu’ils emploient le plus souvent
plaisir coupable
et vessie-soulagée ne sait comment la recevoir
il espère progresser
aujourd’hui


Son blog : http://houdaer.hautetfort.com/


Pensées rachitiques d'un vendredi matin

La dernière fois qu'on a fait
l'amour
tu pensais déjà
à la prochaine fois 
qu'on le ferait 
&
quand je t'ai demandé pourquoi
tu ne te satisfaisait pas
de l'instant présent
tu m'as répondu
que ça te donnait le sentiment
d'avoir un projet
dans la vie

***

Aujourd'hui
nous bouffons 
de la vache enragée
et demain
ce sera quoi ?
du caniche désossé ?

***

Un travailleur qui
travaille
c'est normal
alors un chômeur qui
chôme
c'est également
normal
pourquoi vouloir changer 
ce si bel équilibre ?

***

La corruption ?
Bah...
Aux hommes
bien
nés
le voleur n'attend pas
le nombre 
des années

***

Ecrire un poème
c'est un peu comme
regarder une femme
dans les yeux
alors qu'on pense
à son cul

13 juin 2013

ont-ils des insomnies eux aussi ?

pour faire bonne figure
et lui prouver que
je cherche
(des fois qu'elle s'imaginerait
que j'ai un poil dans la main)

je consulte les offres d'emploi
avec l'acuité
maladive
de la longue durée
qui s'en remet à l'allocation de solidarité
(merci la solidarité, je dis)

Et toujours cette foutue migraine

puis je regarde la pluie
tomber
sur
un immeuble de 18 étages
un immeuble de 4 étages
un couple sous parapluie
une voiture grise arrêtée au feu
un arbre rachitique planté près d'un réverbère

puis je regarde les ombres tantôt
agitées tantôt
figées
chez le voisin d'en face
(mais pas longtemps : des fois qu'il me prendrait pour
ce que je suis peut-être après tout)

puis je regarde l'heure
machinalement
le temps qui
se brise quelque part
dans la chambre
sur cet oreiller froissé

Et toujours cette foutue migraine
chaque matin elle est là

je me répète
il faut il faudrait il aurait fallu
que faudrait-il d'ailleurs 
pour ne plus entendre
ses mots de rancœur de
rancune ses petites phrases
qui humilient qui baisent le vide de l'
intérieur 
qui me ramènent des années en 
arrière

on se fait un peu vieux à présent
tu ne trouves pas ?
c'est pas une excuse
et ça n'a rien à voir avec nos
problèmes 
(de surendettement et du reste)
OK

ne pas perdre pied
ne pas perdre pied
rester là y croire encore
sauvegarder ce qu'on a fait
(ça sert bien à quelque chose de s'accrocher au moins ?)

puis je m'endors
exténué
quand d'autres bossent
leur normalité
quotidienne
(ils ont des putains d'insomnies eux aussi ?).

12 juin 2013

puis s'en va vers une autre

dans le sens des aiguilles l'heure tourne l'heure tourne dans un sens pour que chacun se presse se presse d'en découdre d'en finir l'heure tourne les aiguilles en avance en retard dans un sens ralentit s'accélère pour que chacun s'en fasse un sang un sang d'encre une raison une histoire toute une histoire l'heure tourne sans s'arrêter l'heure même est sur cette chaise même est à la fenêtre l'heure sans rien faire dans un sens ralentit s'accélère que faire d'autre qu'attendre dans le sens des aiguilles dans un sens c'est mourir mais mourir à petit feu c'est mourir quand même dans un sens et certain l'heure tourne se détourne d'une vie puis s'en va vers une autre

11 juin 2013

Ressers-toi un peu de colère ça fait du bien

T'aurais bien aimé
n'avoir rien à te reprocher
aucun sous-entendu
aucun malentendu
aucune fuite en avant
rien à t'en vouloir
non faudrait pas
&
en toute bonne foi
que tu fais ça si bien d'ailleurs
torcher les sales années
derrière
avec
de vieux souvenirs
sur le cul des
douleurs
incontinentes
pauvre con !
pauvre con !
tu sais bien que
c'est pas possible
plus possible
cette attitude-là
ce confort de la pensée
tu prends ces vieux souvenirs
et t'en fais quoi hein ?
tu leur appliques
le baume des silences
de circonstance
t'en fais quoi d'autre ?
tu les revois avec nostalgie ?
avec une pointe d'ironie ?
avec fatalité ?
parce que tu ne sais pas
tu ne veux pas
les revoir comme il faut
tu gommes tu effaces
tu sélectionnes
tu réinventes
ton cerveau le fait pour toi si tu veux
mais jamais plus
jamais ne dis ça
que tu n'as rien à te
reprocher ! c'est
trop facile de laisser
l'autre le
laisser se dépêtrer dans sa
merde infernale...
allez n'aie plus peur de voir
les choses en face et
pour une fois
ressers-toi un peu de colère
ça fait du bien


8 juin 2013

Petites scènes du métro

dans les couloirs du métro
les pas acharnés
de la foule compacte
les son d'un violon
mal accordé
le crissement
des freins
&
cette voix (trop) calme
qui nous demande
de faire attention
aux pickpockets

**

sur le siège en face
un vieil homme
fixe
droit devant
les souvenirs
qui lui reviennent
sans doute
dans le désordre

**

la tête posée
contre la vitre
elle essaie de
s'endormir
un peu
mais elle n'y
parvient pas
chez elle
c'est un peu pareil
sauf qu'il n'y a
personne pour
s'en apercevoir

**

il descend à la station
picpus
regarde à droite
à gauche
s'en va d'un côté
puis revient vers l'autre
il a l'air complètement
perdu
quand les portes se referment
que le métro redémarre

**

dans le métro
bondé mes yeux
traînent
inquiets
sur ces mains
qui toutes
s'agglutinent
à la rampe
j'ai peur de ne plus
reconnaître les
miennes
&
de partir avec
les mains d'un autre


7 juin 2013

non négociable


c'est une femme
proche de la quarantaine
c'est une femme
mal dans sa peau
depuis de longues années

&
cette femme
regrette
d'être ce qu'elle est
ou
ce qu'elle a du mal à être

&
c'est une femme
qui se verrait bien
mais
dans une autre vie
se verrait bien
serpent
venimeux
niché dans un buisson
se verrait bien
disparaître
à tout jamais
c'est plus simple

&
ce n'est pas négociable
entre
elle
et
comment nommer
cette chose
voix intérieure
mensonge
intuition
peu importe puisque
ce n'est pas négociable


Quel est l'objet de votre appel ?

j'écoute cet homme 
au téléphone
il me dit qu'il n'a pas de
problème particulier
sauf peut-être un léger
problème de solitude sexuelle
mais ce n'est rien de grave m'assure t'il
je lui demande l'objet de son appel
selon le script qui défile devant mes yeux
Il me dit qu'il part pêcher
en maillot de bain
moulant
dans la rivière mais
il se sait pas s'il ramassera
une sirène
super sexy
prénommée Jeanne ou Colette peu importe
ou 
un saumon 
norvégien
qu'il rangera dans son petit frigo portatif

**

j'écoute cette femme
au téléphone
elle ne sait plus quoi faire
de cet enfant qui
hurle
sans arrêt
je lui demande
selon le script qui défile devant mes yeux
de nous adresser 
une lettre de réclamation
pour un échange standard
à condition bien sûr
que l'enfant soit encore sous garantie.

**

j'écoute cet homme
au téléphone
il ne se souvient plus
ce qu'il a fait hier
ni avant-hier
ni les jours d'avant
je lui demande
selon le script qui défile devant mes yeux
de fermer les yeux
de respirer un bon coup
et d'oublier carrément ce
qu'il a fait ces derniers temps
en lui souhaitant 
bien sûr avec le sourire
une excellente fin de journée.

**

j'écoute cette femme
au téléphone
elle en a marre de la vie
elle veut passer à l'acte
avaler tous ses médocs
se tailler les veines
sauter d'un pont
je lui demande l'objet de son appel
selon le script qui défile devant mes yeux
elle me dit qu'elle
vient de me le dire
à l'instant
je lui réponds que 
mon ordinateur est bloqué que
le service informatique met tout en oeuvre
pour rétablir la situation au plus vite
selon le script qui défile devant mes yeux
et qu'il faut nous rappeler
ultérieurement
bien sûr avec le sourire
et puis
je prends une pause bien méritée.

L’homme et la femme (Marlène Tissot)

L'homme rentre et frotte ses semelles sur le tapis, même s’il ne pleut pas. Il suspend sa veste au crochet et pose sa sacoche sur le meuble à chaussures. Toujours les mêmes gestes, toujours dans le même ordre. C’est rassurant. Il dit, c’est moi, je suis rentré ! Et il sait bien que la femme l’a entendu arriver, que ce ne peut être personne d’autre. Mais il précise quand même. C’est rassurant.
Dans la cuisine, le repas est prêt et chaud. La table est mise. Mais la femme n’est pas là. Certainement encore assise devant le petit bureau installé dans la chambre. Encore en train d’écrire. Chaque fois, il ressent cette pointe d’agacement sans pouvoir se l’expliquer. Le repas est prêt, ses vêtements sont propres et rangés, le ménage est fait. La femme s’occupe de tout. Oui mais...

Elle arrive et sourit. Elle embrasse l’homme, elle lui demande comment s’est passée sa matinée. Elle dispose la nourriture dans les assiettes, apporte le sel et le pain en l’écoutant raconter son travail et ses collègues pénibles et les informations qu’il a entendues à la radio. Il parle et il mange et elle le regarde en hochant la tête, en triturant les aliments du bout de la fourchette. Tout à l’air parfaitement normal et l’homme se détend, ne se demande pas si la femme l’écoute réellement, n’en doute pas un instant. Parfois, il lui trouve un regard un peu vide. Il demande, tu es fatiguée ? Alors elle hoche doucement la tête, je crois que je ne dors pas très bien en ce moment. Il dit que ça va passer, et puis qu’elle peut rester au lit le matin, c’est une chance. Il lui caresse la joue parce que c’est un geste qui rassure. Ensuite, il met du café à couler et allume la télévision pour vérifier si les informations sont identiques à celles entendues à la radio. Ou peut-être simplement pour faire du bruit. C’est rassurant le bruit, ça évite de trop penser. Il a horreur de s’inquiéter et, quand il pense trop, il s’inquiète.

À la fin du journal télévisé, l'homme reprend sa veste et sa sacoche. Il embrasse la femme et se retient de lui demander ce qu’elle a prévu de faire cet après-midi. Ils en ont déjà parlé, elle n’aime pas les questions. La plupart du temps, elle reste à la maison, elle fait en sorte que tout soit en ordre, parfois elle va faire les commissions. Il se retient de lui demander parce qu’elle va hausser les épaules et répondre une banalité. Il se retient de demander et sent la pointe d’agacement qui pique l’intérieur de son ventre. Il serre les dents sur un sourire fabriqué, il monte dans la voiture, tourne le bouton de la radio pour éviter de penser et s’inquiéter et ne jamais vraiment savoir où s’échappe la femme chaque jour, à noircir des pages et des pages, à inventer toutes ces histoires, comme si la vie, la vraie, ne lui suffisait pas.

Marlène Tissot - Mai 2013


5 juin 2013

Pensées de la chaise vide


Le plus court chemin vers
l'extérieur est-il de
sortir de chez soi
ou de
sortir de soi ?

***

les murs ont des oreilles
je leur susurre des mots doux
ça doit leur plaire car
ils ne trouvent rien
de mieux pour me répondre
que de
suinter
d'humidité
à grosses gouttes

***

une voiture klaxonne
suivie d'une autre voiture
et puis encore une autre
bientôt toute la ville klaxonne
et le son des klaxons
s'étend jusqu'en Alaska
où de paisibles phoques
tentent de comprendre
le morse

***

sur la place municipale
il y a un lac artificiel
fraîchement créé
où des parents déboussolés
viennent désormais noyer
leurs chagrins
leurs regrets
&
leurs gosses parfois
aussi
en toute tranquillité

***

sur les toits
ce chat poursuit une
proie
invisible
&
semble t'il
récalcitrante
il faudrait peut-être
songer un jour à ouvrir
une cellule de
suivi psychiatrique
pour les chats en détresse
urbaine




Mieux vaut éviter d'y penser

son écuelle contient
quelques pièces jaunes
tout au plus
ses vêtements sont sales
ses cheveux gras
et
hirsutes

lui
reste là
pendant des heures
assis
en position de
soumission
devant l'entrée de la supérette il
lève des yeux
tristes
&
implorants
quand il lève les yeux

ce n'est pas qu'on soit
indifférents
à son sort
non
c'est plus compliqué que ça
c'est juste qu'on fait
comme s'il n'était
pas là

il y aurait un tas d'explications
 à donner
sans doute

on pourrait même ressentir
la pitié pour lui
tant qu'il ne nous agresse pas
par exemple
on pourrait même se trouver à sa place
un jour ou l'autre
sait-on jamais

mieux vaut éviter d'y penser