4 nov. 2015

Chanson de la solitude matinale

Rideau tiré
ciel sombre
pluie fine
j'accorde ma solitude matinale

Je devrais me frotter au monde
&
me battre
d'une manière ou d'une autre
j'accorde ma solitude matinale

Nous ne savons plus comment
résoudre
ce qui cloche entre nous
engueulades, reproches, discours
rien n'y fait
à moins que cela se joue en sourdine

S'adapter
toujours s'adapter
mieux s'adapter
reprendre forme
ou fuir
j'accorde ma solitude matinale

Désir
le manque
les manques
absence
j'accorde ma solitude matinale

Nous ne savons plus s'il est
nécessaire
d'y remédier
s'il n'est déjà pas trop tard
s'il est seulement possible d'y remédier
avec des hypothèses et la bouteille tu sais

J'écris
l'avenir en pointillés
J'écris
ce présent déchiré
j'accorde ma solitude matinale


3 nov. 2015

Certitudes en escalier

Tu te construis des certitudes en escalier

Tu remontes le temps
marche après marche
phrase après phrase

Ça te donne le vertige

Tu ne prétends plus
mieux cerner
tes alentours
&
tes déchets

Tu laisses ça à d'autres

Il en faut du temps pour dépoussiérer
ce qui encombre
de l'intérieur

Et puis

L'enfance, ce mollusque agrippé
à des parois séculaires
te glisse entre chaque souvenir

Tu te construis sur fil placé
entre deux immeubles
laids
mais habités de
quelques créatures qui te semblent
vivantes

Et tu t'en tiendras là.






Port O'Brien - Fisherman's Son

Grisaille & autres petites considérations

Grisaille
un peu partout
appréciation purement subjective

mes phobies traînent des pieds
le moucheron est coincé là
lui aussi

elle dit que je suis presque aussi
malade qu'elle
en plaisantant

elle insiste sur le presque
énumère toutes
mes phobies
on se connaît depuis tellement d'années
comme

le paysage en face
destiné à ne jamais
varier d'un pouce
appréciation purement subjective

tout paysage change
s'abîme
se meurt
se renouvelle
prendre en considération l"argent la politique

je ferais mieux de ne rien dire
je pense une chose et son
contraire
avec la même intensité la même sincérité

je pense que c'est une hauteur de vue
mais non c'est un doute
sur les choses
sur moi-même
je ne parviens pas à décider
de ce qui est, de ce qui n'est pas

à la fenêtre je côtoie
un moucheron
qui n'a pas peur de moi
il est hypnotisé par le dehors

la vie intérieure d'un moucheron
ne doit pas être moins étouffante
que cette sorte de solitude abrasive
qui serait la confirmation

que j'existe pour ne jamais en jouir pleinement.




2 nov. 2015

Quelques impressions par brouillard

On pourrait bien sûr se projeter vers l'avenir
mais je crois que cette image
se confondrait avec celle d'un écran noir
plongé dans le silence
quand tous les spectateurs sont partis.

**

Épais brouillard
froid vif
la rue presque déserte
là haut c'est le 3è étage
de notre appartement
&
nous deux dans le prolongement d'un hiver
ou d'une saison un peu perdue
&;
nos habitudes qui se chamaillent
pour un oui, pour un non.

**

Je ne suis pas allé au terme de mon contrat
j'en avais marre
c'est un luxe de pouvoir s'en tirer comme ça me dit-tu
tu as peut-être raison
je ne sais pas
j'ai l'impression de revenir des années en arrière
quand je n'allais jamais au bout des choses
&
dire que rien n'aurait vraiment changé alors...

**

Je mène une double vie : celle du réel et celle que je m'invente.

**

Un couple fusionnel nécessite une bonne digestion.
Après des années de cannibalisme de l'un envers l'autre.

**

Les gens qui passent sous la fenêtre
ont leur propre rythme, leur propre digestion.
Je me trompe sans doute
car je ne les imagine pas
vivant la même chose que nous.
Après tout, à quelques détails près.
Oui, mais ce sont ces détails justement.
c'est possible.
Quoiqu'il en soit c'est une idée en l'air.
Je garde mes distances avec le monde.
Et avec toi, désormais.

**

Il y en a dont le métier est de toiletter les défunts.
à ma mort, merci de me laisser tel quel : avec ma crasse et ma sueur.
je n'ai nulle envie de faire le beau sous terre.








Catherine ribeiro + Alpes (Jusqu'à ce que la force de t'aimer me manque)

My Rifle, My Pony, and Me (Dean Martin & Ricky Nelson dans Rio Bravo)

Présentation des Éditions « LE PÉDALO IVRE » (6ème partie)

Perrin Langda & compagnie

Le recueil est sorti le mois dernier.
Piloté avec classe par Perrin Langda, via l'éditeur Walter Ruhlmann (Mauvaise Graine).

Au sommaireBrice Haziza, Christophe Bregaint, Stéphane Poirier, Mike Kasprzak, Heptanes Fraxion, Morgan Riet, Emmanuel Campo, Thierry Roquet & Perrin Langda.



5€ + 3€ de port
64 pages au format 14,8 x 21 cm
A commander sur lulu.com

15 juil. 2015

Dans la maison de mon enfance (Extrait 29)

Lettre à mon papy

"Cher papy,
j'espère que tu vas mieux depuis
que tu as attrapé l'infractus
du coeur
c'est un mot bizarre infractus pour une maladie
je pense à toi souvent.
et à mamy aussi bien sûr
de mon côté ça va
puisque je ramène de bonnes notes à l'école
ce qui fait plaisir
à papa et à maman
et à moi aussi bien sûr
au fait maman m'a dit
que tu avais écrit un journal intime
pendant la guerre
j'aimerais bien le lire un jour quand
je serai plus grand
moi aussi j'écris un journal intime
je te le ferai lire si tu veux
au fait papa a acheté
plusieurs gros livres
sur la vie des français pendant l'occupation
je ne les ai pas encore lus
je ne lis pas beaucoup sauf les aventures de Michel le gardian
et Onze et Mondial et Gaston Lagaffe
mais j'ai regardé les photos en noir et blanc
donc j'ai pensé à toi
et à mamy aussi bien sûr
maman m'a dit que tu avais été prisonnier
pendant la guerre
mais elle n'a pas voulu m'en dire plus
alors j'espère que quand tu iras mieux
tu me raconteras tout ça
d'accord ?
je t'embrasse fort
et mamy aussi bien sûr
je vous dit à bientot".


Poésie Nomade en Luberon (17 au 19 Juillet 2015)

Organisé par Antoine Gallardo, dit Antoine le Boucher, ce festival de poésie est un acte de résistance face à l'acharnement des pouvoirs publics à réduire les subventions pour ce genre de manifestations !

Le samedi 18, je lirai avec Marlène Tissot & Brigitte Baumié.
Le dimanche 19, je lirai avec Hélène Dassavray.

Il y a aussi des apéros poétiques, animés par Fred Houdaer & Emmanuel Campo.
Avec vins bio et bières bio !

Et d'autres auteurs/musiciens/plasticiens seront présents : Armand le Poète/Patrick Dubost, Yves Artufel, Jean Azarel, Melchior Liboa, Nat'Yot, Julien Blaine, Uto...

Et des anonymes, des spectateurs, des curieux, des clochards, des promeneurs, des vacanciers, des chômeurs, etc.

Et ma squaw Saida ! Qui lira aussi, ah oui !
Et peut-être aussi Catherine (la frangine de ma copine Hélène) !

Voici l'affiche :








12 juil. 2015

7 trucs à te dire à l'oreille

levé encore trois fois dans la nuit
je ne me suis toujours pas
transformé en loup-garou

***

plein de courbatures ce matin
après l'intense effort physique de la veille
j'ai porté 76 kilos de poèmes aux encombrants

***

revenu de tout
il n'est parti nulle part
depuis un bon moment
il se contente de sortir
sa tête de la fenêtre
quelques minutes par jour
c'est amplement suffisant pour se faire une idée du monde en marche dit-il

***

certains soirs
j'écoute les infos en boucle à la télé
je pense à Bill Murray dans
Groudhog Day

***

1-une bière bien fraîche
2-un moment de tendresse à deux
3-des fous rires et des private jokes
tiercé gagnant du jour

***

j'observe l'avenue pour la dix millième fois
au moins
il ne s'y passe pas grand chose à vrai dire
ce qui est assez
rassurant
en fin de compte

***

ça fait un bon moment
que je n'ai plus ressenti de coup
de déprime
et ça m'inquiète un peu










12 juin 2015

Dédicaces au Marché de la Poésie


Place St-Sulpice (Paris), ce vendredi 12 Juin (14h-15h) sur le Stand du Pédalo Ivre :


3 juin 2015

A la Médiathèque du Nord !

Ce vendredi 05 juin, on viendra voir Greg & Simon, les deux jeunots du Pédalo Ivre, pour une lecture pleine de peps.
Tout ceci organisé avec maestria par François-Xavier Farine.








tous ceux que j'aime... (de Thierry Radière)

tous ceux que j’aime sont là
et je voudrais tellement être autrement
avec eux plus présent plus assis
moins sur le qui-vive des crépuscules
à rabâcher constamment des reproches
sur mon compte à propos de je ne sais
quoi d’impalpable et qui me démange
depuis que j’existe à rebours
nous échangeons des paroles des rires
des idées des soupirs que je trouve beaux
sans jamais le dire que bien plus tard
à l’aurore sur une terrasse couverte de glycine
quand ils sont partis et que le téléphone
est coupé tous les deux nous nous parlons
de ce qui fait les jours heureux
recouchés l’un contre l’autre
sans nous en apercevoir au lit

1 juin 2015

Une femme à gros seins qui court un marathon (d'Eric Dejaeger)

Lors d'une précédente note de lecture (Avril 2014), j'avais dit du recueil Ouvrez le gaz 30 minutes avant de craquer l'allumette qu'il était jouissif.
Histoire de changer d'adjectif, disons que Une femme à gros seins qui court un marathon d'Éric Dejaeger est absolument délicieux !
Les deux recueils, parus chez Gros Textes la même année, forment d'ailleurs une sorte de bilogie, le second pouvant servir d'écho (ou de complément instrumental) au premier.

Une femme à gros seins qui court un marathon
Le titre, déjà !
Sonne comme du Bukowski.
Mais ça n'a finalement pas grand-chose à voir avec le poivrot américain.
Hormis peut-être la liberté de ton, le langage "familier", l'impression de naturel qui s'en dégage.

Une femme à gros seins qui court un marathon
C'est d'un amateur éclairé de Chimay bleue, fin gourmet de la langue, vivant dans une sorte de Montana belge.
Ce recueil est à l'image du chevelu bien barbu (pour celles et ceux qui le connaissent) : droit dans ses bottes, chaleureux, finaud, drôle avec ce sens de l'observation, du détail qui font mouche, de la chute qui fait rein, sans oublier quelques piques dûment lancées à la face de ceux qui le méritent (riches capitalistes repus, curés et religions, geeks des réseaux sociaux, des modes vestimentaires douteuses, ceusses et ceusselles qui se plaignent à tout bout de champ) !
Ô lecteur parfois aussi interpellé dans ton trop grand confort.

C'est aussi pour ça qu'on aime tant les recueils d'Éric Dejaeger.
En tout cas celui-ci et quelques autres du même acabit.
En le lisant, on a envie de faire pote avec Éric, de boire un godet, deux godets, trois godets, de deviser, de se marrer, d'ironiser, de fumer clopes ou cigarillos, de marcher quelques pas dans la campagne en sa compagnie, d'observer la Lune faire un grrros bisou à la Terre.



Le recueil s'ouvre sur un absurde cruel autant que jubilatoire, avec cette maison au bord du néant.
Puis Eric invente des mots. Pour la bonne cause. Bannir les anglicismes. Pour que ce soit plus rythmé, plus vivant, plus marrant.
Puis le poème qui donne le titre au recueil. Excellentissime !
Puis les thèmes récurrents : la campagne, la nature, les animaux (plus sauvages que domestiques), les femmes, des souvenirs de voyage (Irlande, Hanovre), le bon vieux rock (Patty Smith, Velours Souterrain de Lou Reed, the Pogues...), les cimetières dans son jardin.
Puis "Le mot jaste" pour se consoler de n'écrire pas à la perfection (je parle pour moi, of course).
Et la double petite bio finale.
On ne saurait passer sous silence la sensibilité d'Éric, qui affleure par petites touches. Entre pudeur et discrétion. Pour Molly d'Irlande, par exemple.
Le "je" n'est jamais trop mis en avant. On ne sait d'ailleurs trop si ce "je" invente sa vie, nous la raconte telle quelle, s'en détache, s'en moque… et peu importe.

Au final, on pourrait presque considérer ce recueil comme un manuel de sagesse ou comment survivre en mode flegme so british et zen dans une modernité tarabiscotée (sans biscottos).
Moi j'en ai fait mon livre de chevet actuel.
Un délicieux patchwork d’une soixantaine de pages.
M'est avis qu'il s'agit-là d'un des recueils les plus aboutis d'Éric Dejaeger. En terme d'équilibre et de dosage.

Pour l'occasion, Éric a fait les choses en famille, entouré de ses deux filles : Sarah à la 1ère de couv' et Fanny pour la 4è de couv'.

On peut commander le recueil (8 euros) sur le site des Editions Gros Textes : https://sites.google.com/site/grostextes/publications-2014/dejaeger-eric-2



Le poids du monde (de Marlène Tissot)


Dense, noire, sensible, élégante, "Le poids du monde" de Marlène Tissot, nouvelle de 20 pages parue l'an dernier aux Editions Lunatiques, nous raconte la dérive psychologique d'un homme qui ne parvient plus, malgré l'amour des siens - de sa femme et de ses deux enfants - à s'insérer ni dans la société ni dans la vie tout simplement.
La seule charité, la seule compréhension qu'il trouve l'espace d'un jour se trouve chez les forains.

Chômage, dettes, huissiers finissent par avoir raison de lui.
A trop porter ainsi le poids du monde, il s'imagine, pris dans l'implacable logique qui l'entraîne vers le fond, qu'un sacrifice (le sien) est nécessaire pour permettre à sa femme Lili et à leurs deux jeunes enfants de tout reprendre à zéro.
Il y a du David Goodis dans l'atmosphère du récit.
Anti-héros sans espoir.
Il y a surtout du Marlène Tissot qui trace sa route de poétesse, de romancière, de nouvelliste.



Le destin, même s'il n'est pas écrit avec certitude, semble impossible à surmonter. Quoiqu'il fasse, le narrateur ne peut que s'enfoncer davantage. Malgré la lumière, malgré la force de résistance de Lili, malgré son amour pour elle. La force du sombre est plus tenace encore.
On suit donc les méandres de cet anti-héros, entre monologues intérieurs et parties dialoguées, entre la honte, le mépris des autres, le sentiment de n'être jamais à la hauteur, de n'être à sa place nulle part. Pas même auprès des siens.

Ce personnage est un anonyme parmi tant d'autres ; ça pourrait être vous, ça pourrait être moi, et on pourrait forcément se reconnaître en lui, en tout cas sur de nombreux aspects…
Le désespoir n'a pas de nom, pas de prénom.
Il est juste porté par la lumineuse subtilité de l'écriture de Marlène Tissot.

On peut commander le recueil (4 euros) sur le site des Editions Lunatiques : http://www.editions-lunatique.com/#!le-poids-du-monde/c20pf



21 mai 2015

5 pensées qui forment une main

le soir venu
à la lumière d'une lampe de chevet
j'écris
méthodiquement
le déroulement de la journée
un peu
comme le ferait un flic zélé
sur un procès-verbal
je relis mes notes
avec la sensation
du devoir accompli
rien de plus

***

je me suis levé
ce matin avec
la gaule
mais impossible de la relier
à un rêve érotique
je n'ai déjà plus aucun
souvenir
plus aucune image
de ce qui m'a mis dans cet
état-là
si ça se trouve ce n'était d'ailleurs pas 
un rêve érotique

***

les insomnies se
sont ancrées en nos nuits
devenues
sol lunaire fissuré
de trous noirs
addition de fatigues
quand on cherche parfois
à en comprendre
la raison
on abandonne bien vite
on finit par considérer
que c'est depuis notre
nouvelle normalité

***

les jours (plus ou moins) tranquilles
succèdent
aux jours (plus ou moins) tranquilles
selon
un agencement qui ne dévie (presque jamais)
de sa trajectoire initiale
selon
un vol plané du temps
pour adoucir (au mieux) les récurrences

***

on prend rarement la mesure
de ce qui nous menace
préférant
polir repolir chacun des faux espoirs
jusqu'à l'exténuation
de toute issue de secours

***











(tu ne peux pas nommer) (de Murièle Modély)

tu ne peux pas nommer                    tu n’as jamais pu
ce que tu éprouves ~
pour l'homme
à tes côtés

à chaque fois que son regard           le regard
se pose ^
sur une partie
de ton corps

n’importe laquelle tu sens               tu as toujours senti
dans un
repli >
de chair <

tu ne sais comment dire                 ton corps
le sentiment qui rampe - -
dans ta poitrine
le haut-le-cœur °

son corps                                         tu n’as jamais su
plié en quatre
à chaque
)) inspiration (( expiration

la peau qui se dilate
au creux () de tes poumons ( )

20 mai 2015

Dans la maison de mon enfance (Extrait 28)

maman n'aime pas faire
la cuisine
elle dit qu'elle a trop de travail le reste du temps
sauf le dimanche

où l'on mange autre chose que
des conserves
de raviolis
et
des yaourts nature
au goût amer

ensuite
on joue au Monopoly ou
aux Mille Bornes
tous les quatre

puis
dans le terrain vague d'en face
mon frère et moi
lançons des pierres
le plus loin possible

parfois on croise
une couleuvre
qu'on prend pour une vipère
on détale à toutes jambes
en hurlant

papa tond la pelouse
coupe les mauvaises herbes
et nous demande ce qui se passe

j'aime l'odeur de l'herbe fraîchement coupée
j'aime la répétition de l'ennui
j'aime finalement ces gestes familiers qui ne
sortent pas de l'ornière

et pour mettre un peu plus d'animation
mon frère et moi
finissons par nous battre
ce qui a le don de mettre maman dans tous ses états
et l'un des deux finit par
chialer
plus
fort que l'autre

on donne le change à un moment (j'ai un caractère bizarre)

c'est pas que je sois vraiment timide
disons que je parviens à surmonter
l'obstacle
pour rester sociable
on donne le change comme on peut
mais j'ai jamais grand-chose à dire
d'intéressant de
profond de durable parce que j'imagine qu'il faut dire
quelque chose dans cette veine-là pour s'intégrer
alors je déconne je fais le con
l'intéressant qui n'intéresse pas bien
longtemps parce que ça s'use
très vite les blagues à deux balles l'ironie le foutage de gueule
on veut autre chose tu comprends du sérieux alors
je me renferme
je m'isole
je me tais subitement je donne
l'impression de tirer la tronche
peut-être d'en vouloir au monde entier
peut-être même d'être un mec vraiment trop bizarre
aux humeurs lunatiques
et c'est ensuite un peu comme si je
ne connaissais plus
grand monde autour de moi
et c'est à partir de là en fait que
je me sens le mieux dans mon élément
vraiment

15 mai 2015

Perdu pour perdu (Jérôme Leroy)

Quand le grand Jérôme me dédie un poème, bigre, j'en suis pas peu fier ! ;-)


Perdu pour perdu (Jérôme Leroy, Mai 2015)

à Thierry Roquet, cow-boy de Malakoff

Je ne demandais pas grand chose
des espadrilles
des pantalons en toile
des chemises en lin
Je ne demandais pas grand chose
de l’ombre
des citronniers
des chapeaux de paille
Je ne demandais pas grand chose
une petite maison
un transat devant
un bout d’Egée au loin
Je ne demandais pas grand chose
des livres de poésie
du temps devant moi
de la bière fraiche
Je ne demandais pas grand chose
du poisson grillé
des sommeils ailés
des semaines sans parler
Et si je l’avais eu
ce pas grand chose
je n’aurais pas trahi
je n’aurais pas menti
je n’aurais pas senti
ma peau s’en aller
mes nuits se trouer
mes matins s’étrangler
Je ne demandais pas grand chose
Il faut croire que c’était trop
Du coup mettez vous bien
dans la tête que
perdu pour perdu
Je
n’ai
pas
l’in
ten
tion
de
vous
faire
grâce
de
quoi
que
ce
soit.



Le blog de Jérôme Leroy : http://feusurlequartiergeneral.blogspot.fr/







Quelques vidéos de lecture du 1er Mai à la Bastidonne

Vidéos filmées par Jean-Marc Luquet, sous le clapotis incessant et doux de la pluie.

D'abord Hélène D. :


Puis Fred H :


14 mai 2015

People are strange

il s'est installé
dans la dernière cabine
téléphonique de la ville
c'est là qu'il vit
désormais
il veut être le premier à
décrocher
quand ça sonnera de nouveau
et
ça finira bien par sonner
un jour ou l'autre

***

il cherche un emploi
pas n'importe lequel
mais
il ne sait plus
où il l'a mis

***

aujourd'hui
je leur ai dit quelques gentillesses
j'ai remercié poliment au téléphone
j'ai souri à quelques personnes
je leur ai demandé comment ils allaient bien j'espère
j'ai fait quelques simagrées
j'ai souvent regardé l'heure
j'ai signé la feuille de présence
j'ai enfilé ma veste
déchirée
&
j'ai avalé un steak haché
c'était une belle journée

***

le voilà qui vient
ce petit vieux
bedonnant
portant lunettes et chemise blanche
traversant l'open space
sans un mot pour nous
sans un regard
il parait que c'est le patron de l'entreprise
on nous a demandé de nous tenir à carreau
le temps de sa visite
décidément je ne m'y ferais jamais
&
je déteste toujours autant
ces petits vieux
bedonnants
portant lunettes et chemise blanche
qui snobent le petit personnel

***

le soleil brille
toujours aussi fort
et pourtant
jamais
il n'a été nettoyé
encore une bizarrerie de la nature









12 mai 2015

Dans la maison de mon enfance (Extrait 27)

Pendaison de crémaillère

C'est une maison
qui a failli ne jamais
voir le jour
l'entreprise de construction
a fait faillite
au début des travaux
et maman a souvent pleuré à cette époque
surtout quand on passait voir
chaque dimanche
ces murs inachevés comme
fantomatiques
sans charpente
qui prenaient l'eau
la boue
le vent
et moi
quand je vois quelqu'un pleurer
je pleure aussi
maman dit que je tiens ça d'elle
maman dit aussi qu'elle tient ça de sa propre mère
alors elle me consolait gentiment
me serrant fort contre sa poitrine
généreuse
mais papa
lui
il ne lâche jamais rien
parce que papa
lui
il a connu une enfance difficile
je l'ai su des années plus tard
il sait bien
que rien ne vient jamais sans effort
il nous le répète souvent
il sait bien
qu'il ne faut pas céder
au découragement
qu'il y a une solution à tout
même à la mort, nous disait-il, un jour vous verrez
(il aurait voulu être médecin)
deux ans plus tard
on a enfin pendu
la crémaillère
j'ignore où elle a été accrochée
on a un jardin en pente
&
la campagne alentour

Quelques songeries bien crétines !

je songe à
quitter la ville
sur la pointe des pieds
sait-on jamais ce qu'un monstre éveillé peut faire

***

en ce moment
j'aimerais quelque chose de précis
avoir
une bière bien fraîche à portée de main
je serais
près de toi
à moitié somnolant dans un hamac
entre deux arbres au milieu du jardin
si nous avions deux arbres
si nous avions un jardin
les insectes n'y feraient même pas attention
préférant butiner les fleurs
&
nos pensées s'en iraient
valser
au moindre souffle du vent
elles ne reviendraient pas
nous laissant au silence
intérieur
paisible
de nos mains jointes
elles ne reviendraient que 
si la naissance d'un poème les y obligeait bien sûr

***

j'ai reçu mon planning du mois de mai
les horaires me conviennent
mais je vais gagner peu
mais les horaires me conviennent
mais je vais gagner peu
mais les horaires me conviennent
mais je vais gagner peu
etc
etc
etc
pas évident de vivre en vision binaire hein

***

je songe à
faire le tour du monde
avec un sac à dos
et une kalachnikov pour certains pays

***

la journaliste à la télé
beugle
son savoir
elle parle de véranda, de surface habitable, de tarifs et d'impôts fonciers
son collègue
journaliste
la contredit
parfois
en parlant plus fort qu'elle
pendant ce temps
moi
je tente d'écrire un poème potable
qui ne parlerait pas
de véranda, de surface habitable, de tarifs ni d'impôts fonciers

***

au milieu du trottoir
une belle crotte de clébard
c'est le mont Canigou
de chez nous

***

je songe à
la procrastination
qui dure
beaucoup plus longtemps que Duracell









11 mai 2015

Extrospection (de Marlène Tissot)

Elle se regarde de l’extérieur
ses mains qui tremblent
la folie posée là
comme un objet trouvé
un objet tombé
d’on ne sait où
dans les sillons de sa peau
et son propriétaire viendra
peut-être bientôt
le réclamer
elle se regarde et voit
cette folie
et se dit
ce n’est pas moi
ce n’est pas à moi tout ça
ce fatras distordu de pensées
elle se dit
non
je ne suis pas folle
si je l’étais
je le sentirais ce grand désordre
ce grand n’importe quoi
et
elle ne sent rien
elle entend parfois
des voix qui ne sont pas la sienne
des voix qui parlent à l’intérieur d’elle
comme une radio
et dans ces moments-là
elle quitte sa peau
en attendant que le silence revienne
elle s’assoit et
elle se regarde de l’extérieur

8 mai 2015

Dans la maison de mon enfance (Extrait 26)

Tocs tocs tocs !

ils sont apparus d'un coup
mais je n'en suis pas sûr à vrai dire
peut-être sont-ils venus
par étapes
sans que je m'en rende bien compte
en tout cas ils sont là
bien là à
me faire répéter d'étranges rituels
maniaques
mon bureau est bien rangé
rien ne dépasse
mes tiroirs sont bien rangés
rien ne dépasse
mes livres sont bien rangés
et si quelqu'un en déplace un d'un seul centimètre je le saurais
ça je ne le supporte vraiment pas
sans doute ai-je intégré les ordres familiaux
avec une soumission
mêlée de zèle et de crainte
je vérifie même plusieurs fois de suite
que le tiroir de gauche est fermé jusqu'au fond
que le tiroir de droite est fermé jusqu'au fond
que le stylo bleu est à sa place
qu'il se tient droit
dans son encrier près du stylo rouge tout aussi à la verticale
que cette feuille de papier
est alignée exactement sur celle d'en dessous
puis je regarde une dernière fois
que tout est en ordre
qu'il n'y a rien sous mon lit
avant de refermer la porte de ma chambre
et de la rouvrir aussitôt
pris d'un doute infernal
qui ne me quitte pas en descendant les escaliers
et mes parents impatients me demandent alors :
-Qu'est-ce-que tu faisais, nom d'un chien ! ça fait dix minutes qu'on t'attend pour partir ?



7 mai 2015

quelques feuilles mortes, par un matin ensoleillé

debout dans le bus
mes yeux ont jeté leur dévolu
sur un vieux
replié sur lui-même
qui scrute le sol
pour échapper sans doute au
décolleté
plongeant
de celle qui lui fait face
elle a vraiment d'énormes nichons

***

après une semaine d'absence
certains collègues me demandent où j'étais passé
je leur réponds assez fièrement que
j'ai fait des lectures
mais pas plus impressionnés que ça
ils veulent simplement savoir si
j'ai eu du beau temps au moins

***

je n'ai pas écouté les infos ce soir
je ne sais pas s'il y a eu des morts
je ne sais pas s'il y a eu des survivants
je suppose que l'état du monde a encore empiré
un peu comme ce chicot qui noircit chaque jour un peu plus

***

j'ai fait deux questionnaires
dont un de près de deux heures
avec une femme d'une cinquantaine d'années
violée
à l'âge de 15 ans
puis
humiliée pendant des années
par un conjoint devenu ex
ils ont eu deux enfants
elle me dit qu'il s'en est fallu de peu finalement
qu'elle soit comme ces patients
qu'elle côtoie chaque jour
à l’hôpital psychiatrique
en tant qu'employée
-je m'en suis plutôt bien sortie, vous savez
et moi
j'ai fait deux questionnaires
c'est plutôt un bon quota

***

oui
on peut sans problème
passer à la douane
avec des mots-valise
et plusieurs cartouches de clopes à l'intérieur

***

non
les cœurs d’artichaut
ne poussent pas
dans le potager
de la clinique
vous pouvez sécher vos larmes et sortir la tête de vos mains

***

oui
un tremblement de taire
peut provoquer
des failles de langage

***

non
l’hôpital ne se fout pas
de la charité
les subventions sont largement insuffisantes

***

oui
les malades peuvent
se cogner
la tête contre les murs
de toute façon
les murs
ne tiennent plus vraiment en place
ils sont sous calmants eux aussi

***

non
la guerre n'aura pas lieu
et dans quel lieu
c'est difficile à
dire
précisément
elle est un peu partout

***

oui
le spectacle de la vie
est gratuit
on paie parfois assez cher
pour le savoir

***

non
l'au-delà n'existe pas
ou alors s'il existe
il est encore au-delà

***

debout dans le bus
mes yeux ont finalement jeté leur dévolu
sur cette jeune femme au
décolleté
plongeant
elle a vraiment d'énormes nichons
le vieux
replié sur lui-même
n'est qu'un mauvais prétexte
comme un autre










3 mai 2015

C'était jeudi, c'était vendredi, c'était super

Une double lecture, un duo, un peu de stress & pas mal de fatigue, mais surtout un accueil très chaleureux, des rencontres amicales, des moments forts, des rires.

D'abord ici, au Lycée de Grenoble (Merci à Perrin L. & sa compagne) :


Puis, là (Merci à Hélène D.) :


On a pu croiser, outre Perrin & Hélène, des poètes de 1er plan comme Marlène T., Fred H., Antoine G., Bernard D., Jean Az. et d'autres... sans oublier Coloc Bingo... sans oublier un lapinou, un chat nommé John Pantoufle, sans oublier un petit verre chez Thomas V & Emilie A..

Ça fait des tas de souvenirs pour quand on sera vieux.









21 avr. 2015

Dans la maison de mon enfance (Extrait 25)

On parle de choses et d'autres, à la surface
On parle de la terrible sécheresse
de la victoire de Lucien Van Impe
dans les Alpes
on parle de l'Amoco Cadiz
et du possible
déménagement qui se profile
à l'horizon dans une grande ville
inconnue
on parle de ma grande sensibilité
on me demande de ne pas en avoir peur
on parle de mes études
de mes capacités de ma mémoire puisque
je sais déjà plein de choses
par exemple
je connais par cœur mes
tables de multiplication
je peux réciter un
poème de René-Guy Cadou
en y mettant le ton
&
je retiens le nom de tous
les joueurs de l'équipe de foot
qui vient d'être championne de France
devant St Etienne
&
de toute façon
j'ai horreur de me tromper
&
quand on joue à des jeux
de société
j'ai viscéralement horreur de perdre

20 avr. 2015

Dans la maison de mon enfance (Extrait 24)

Les truites multicolores
La minuscule
rivière
serpente
en contrebas
du jardin
sous d'immenses arbres
ils m'apparaissent immenses en tout cas
papa prétend qu'il y a parfois
des truites multicolores
qui descendent le courant jusqu'à
l'Erdre
quand il fait trop chaud
je m'amuse à l'enjamber à
sauter d'un bord à
l'autre
à cloche-pieds
sans jamais voir les truites multicolores
&
je demande à mon frère
de faire pareil
s'il est cap'
&
lui de hausser les épaules
en me répondant qu'il
à autre chose à faire de plus important :
papa lui a demandé d'aller chercher le fil
à couper le vent

Dans la maison de mon enfance (Extrait 23)

En feuilletant l'album de famille
Il y a cette photo
de mon frère et moi posant fièrement devant la proue
d'un voilier de collection - un trois mâts -
arrimé à l'un des quais de Londres
qu'y a-t-il d'écrit dessus, là ?
papa se targue pourtant de connaître assez bien l'anglais
Il y a cette photo de maman
en maillot de bain et lunettes de soleil
sur la plage de Varna lors d'un séjour en
Bulgarie communiste - notre guide n'osait pas parler de politique
ni même des immenses queues devant les épiceries qu'on découvrait à la télé -
Il y a cette photo de papy
clope au bec
pour la première fois de sa vie
lors de ma première communion
c'est moi qui avait pris la photo avec le jetable qu'on m'avait alors offert
mais mamy n'était pas contente du tout
de ce sourire plein de défi de papy
il venait tout juste d'avoir son premier infarctus
tu exagères quand même ! lui avait-elle répété
Il y a cette photo de pépé et mémé
droits comme des piquets
qui ne sourient jamais
la photo en noir et blanc date de 1938 je crois
ils ne sont pas heureux ? avait demandé mon frère
Il y a cette photo de papa
grand échalas et fine élégance
en habit militaire lors d'une permission
puis je referme l'album de photos
rassasié de nos parcelles de vies - de ces instants fugaces 
porteurs d'émotions et de questions -
qui en disant finalement bien plus
sur la famille
que les personnages eux-mêmes

Dans la maison de mon enfance (Extrait 22)

Allégorie de la porte et de la fenêtre
En général
une maison compte au moins
une porte
et
une fenêtre
et si
l'enfance s'échappe par la porte
pendant des années
à son retour au bercail
elle trouve que tout a changé
que la petite bourgade la campagne les champs
sont devenus des périphéries grises
elle ne reconnaît plus rien ni personne
ni sa petite musique intérieure
la porte est désormais close
et
les souvenirs qu'elle espérait
retrouver intacts en passant par
par la fenêtre
lui sont devenus une autre vie
à mille lieux de ce qui s'est réellement passé ici
le temps a transformé cet homme transfiguré ses souvenirs
en une sorte de magma diffus

Dans la maison de mon enfance (Extrait 21)

Les règles d'or
Un enfant doit être sage et poli
il doit
se laver les mains
avant de manger
il doit
se brosser les dents
chaque soir
il ne doit pas
poser les coudes
sur la table
il ne doit surtout pas
répondre à ses parents
sinon c'est la claque assurée
il doit
se coucher de bonne heure
il doit
s'endormir sans faire d'histoires
il ne doit pas
s'éloigner de la maison
il doit
dire la vérité
il ne doit surtout pas
s'intéresser aux filles
c'est beaucoup trop tôt pour ça
il ne doit pas non plus
traîner avec des copains
dans les bars à flipper
sinon tu vas mal finir
il doit au contraire
bien apprendre ses leçons et
ramener des bonnes notes
de très bonnes notes ce serait même encore mieux
il ne doit jamais
dire nom de dieu
c'est une question de principe
ainsi un enfant sera-t-il aimé
en retour
pour ce qu'il est


27 nov. 2014

"Thierry Roquet & Friends" (Recueil collectif)

Recueil de 56 pages sorti début Novembre et paru chez Mauvaise Graine (de Walter Ruhlmann).

Au sommaire : Eric Dejaeger, Heptanes Fraxion, Jean-Marc Flahaut, Frédérick Houdaer, Jérôme Leroy & myself !
Que des poèmes inédits.

Illustration de couverture : Cathy Garcia.

Fred Houdaer en dit ceci : "Sans doute la meilleure anthologie à laquelle j'ai participé à ce jour (de par sa cohérence). Du beau linge (mais rien que des slips, pas de petite culotte)...".

Hepta en dit ceci : "Avec ma gueule au milieu de quelques ténors de la poésie narrative minimaliste...je dirai...minimaliste et non anecdotique...".

Jérôme Leroy en dit ceci : "On est dans cette horde sauvage-là, et on en est bien content".

Et ben moi, je suis d'accord avec eux !

Prix modique (5 euros).
Il faut toutefois ajouter des frais de port... heu... de 5 euros (pour la France) et 7 euros (pour la Belgique)...!!



On peut le commander ici : Sur Amazon
Ou ici : Sur Lulu
(format papier, version kindle...).



5 nov. 2014

Microbe #86

Le dernier numéro de l'excellente revue belge d'Eric Dejaeger & Paul Guiot vient de sortir.
J'ai pris grand plaisir à "piloter" ce numéro !
PS: pour les abonnés, il est accompagné du supplément Mi(ni)crobe de Jason Héroux.



4 nov. 2014

Cohues #15 (Revue numérique)

Le dernier numéro de la revue numérique "Cohues" est arrivé.
Des nouvelles, de la poésie.
Au sommaire, côté poésie : Stéphane Poirier, Brice Haziza, Perrin Langda, Antonella Fiori, Claire V.Corda, Wilfried Salomé et ma pomme.
Avec des dessins de Yasmine Blum.
A déguster ici


24 oct. 2014

Portrait de quartier (4)

On l'appelle comme ça depuis des années
le voisin du dessous
on le croise de moins en moins souvent
il a une maison en Touraine
où il semble vouloir finir ses jours et
il ne revient par ici
que pour des séjours à l'hôpital
il tente de soigner un cancer de la gorge
qui lui donne la voix rauque
cassée
qui lui donne une maigreur
à faire peur
des rougeurs sur le visage et dans le cou
sa femme est morte d'un cancer des poumons
avant il était dynamique
il faisait des travaux de peinture dans les escaliers
il réparait l'éclairage du hall et l'alarme incendie
il remettait d'aplomb la boîte aux lettres
il sortait les poubelles
il disait que ça l'occupait
que la retraite c'est souvent de l'ennui
à présent on ne compte plus que
notre bonne volonté pour le faire
ce qui n'est pas donné hein
je l'ai croisé récemment
le voisin du dessous
pour lui donner le chèque des charges de copropriété
il m'a remercié
il paraissait encore plus fatigué
encore plus maigre
mais il a tenu à discuter quelques minutes
et à conserver un semblant de sourire sur son visage
terriblement marqué

Portrait de quartier (3)

Y'a pas si longtemps
c'était encore mon coiffeur
c'est lui que je venais voir en tout cas
pas loin de la soixantaine
bedonnant
rougeaud
les cheveux bien blancs
dressés sur le crâne
il vous accueillait avec un grand sourire
un petit mot gentil
il savait discuter de tout et de n'importe quoi
vous demandait des nouvelles de la famille
de votre boulot de votre santé de vos hobbies
tout en glissant des plaisanteries
bon enfant
tout en restant concentré sur la coupe de cheveux
et il savait y faire
puis le salon qui l'employait a fermé ses portes
il me disait qu'un nouveau propriétaire
était pressenti pour bientôt
qu'il le connaissait un peu
et il espérait donc qu'on lui ferait à nouveau confiance
le salon a effectivement rouvert ses portes
s'est rénové
s'est rajeuni
s'est embelli
est devenu plus clinquant mais
celui qui était mon coiffeur n'y travaille pas
il habite un deux pièces
avec sa mère
une vieille dame qui peine à bouger
à quelques pâtés de maison de là
on se croise encore de temps à autre
il ne me reconnaît pas toujours
il passe le plus clair de son temps
désormais
à écluser les verres de vin au bistrot du
coin du petit matin à la tombée du soir
&
il n'en sort que pour s'occuper de sa mère
quand il en est encore capable


23 oct. 2014

Portrait de quartier (2)

depuis la mort de son mari
il y a déjà quelques années
elle vit seule mais elle
n'est pas malheureuse
elle voit plus souvent sa sœur jumelle et
toutes les deux retrouvent la complicité qu'elles avaient
quand elles étaient jeunes
elles s'habillaient pareil
elles se parfumaient pareil
elles reluquaient les mêmes garçons
leur mère avaient même du mal à les différencier l'une de l'autre
et cette situation les amusait beaucoup
elles ont encore toute leur tête
ne dépendent de personne
font leurs courses ensemble à la supérette du coin
elles ont bien sûr les stigmates de leur grand âge mais
elles n'ont pas peur d'avouer qu'elles ont
près de quatre-vingt dix ans au compteur
elles ont un sourire presqu'enfantin
refusent obstinément toute aide pour porter leurs sacs de provisions
elles ont toujours vécu dans le quartier
n'imaginent pas une autre fin qu'ici et
dans la légèreté et
dans un dernier grand éclat de rire
c'est ce qu'elles espèrent

Portrait de quartier (1)

ils gagnent bien leur vie
y'a pas à dire
ils ont un petit pavillon près de chez nous
ils ont deux belles voitures
sans être trop ostentatoires non plus
lui est expert-comptable
il est à son compte
il vérifie les comptes des entreprises
il effectue parfois des contrôles inopinés
son boulot lui prend énormément de temps
elle est avocate
au tribunal administratif de Versailles
elle s'occupe des litiges sur les permis de construire
elle invalide même parfois des élections municipales
son boulot lui prend énormément de temps
ils se croisent peu
mais ils ne font pas chambre à part
ils fonctionnent comme ça depuis des années
et ils ont trouvé un certain équilibre
ils ont deux enfants
qui poursuivent leurs études dans une école privée
l'aîné était dans la classe de ma fille avant
ils ne croient pas trop dans l'excellence de l'école publique
ils ont leurs raisons
ils disent qu'ils forment un couple moderne
où chacun suit sa route
et apporte sa pierre à l'édifice de la cellule familiale
ils font encore l'amour bien sûr
pas autant qu'ils le voudraient mais
ils espèrent que ça va durer longtemps comme ça




9 petites choses sans importance

deux de mes slips
pendent dans la salle de bain
il y a aussi quelques paires de chaussettes trouées
c'est ma première expo
d'art moche

***

une bière bien fraîche
m'attend dans le frigo
je crois que je vais avancer
d'un peu l'heure de la soif

***

je voulais écrire un poème sur les Bootleggers
puis sur un slogan de Mai 68
puis sur un groupe de cold wave de 1981
rien n'est sorti / de précis / sauf ce constat d'échec
en quelques lignes

***

je me regarde parfois dans la glace
je surveille l'avancée de deux ou trois tâches
dont la sombre couleur m'inquiète
ma femme ne trouve rien d'anormal / c'est possible
mais je regarderai quand même encore demain

***

à la télé ils montrent des morts
par dizaines
par centaines
par milliers
et juste après un but en pleine lucarne
et de la pub pour la nouvelle Audi
et j'exagère à peine hein

***

la nuit porte
le poids du jour
et c'est pour ça qu'on dort
si mal
tu penses

**

je me souviens de la mort de Patrick Dewaere et
de Romy Schneider
ou encore de celle de Bukowski et
de Léo Ferré et de tant d'autres
je me souviens d'un tas de choses
extérieures
mais je suis bien incapable de retracer ma
propre vie avec la même netteté

***

parfois tu ronfles fort
parfois tu parles dans ton sommeil
parfois tu cherches ta respiration
parfois tu te crispes de peur
dehors des papiers volent au vent
sous la pâle lumière d'un réverbère

***

je voudrais trouver le mot juste
celui qui ne se justifie pas
celui qui s'évidence
celui qui marche tout seul
celui qui vient ici
sans se soucier de moi

***



22 oct. 2014

Quelques photos du Cabaret Poétique (dimanche 19 octobre 2014)






D'autres photos sur le blog de Fred : http://houdaer.hautetfort.com/archive/2014/10/21/c-etait-le-cabaret-poetique-du-19-octobre-premiere-partie-5472958.html


Les fantasmes ont pas d'âge (Grégoire Damon)

le sage m'a dit     tu frimes tu te vautres dans la complaisance
tu es très occupé à t'engluer dans la réalité la plus quotidienne    et le reste du temps tu rêves à des clichés en croyant que ces rêves ont exactement
                                 ton âge
                                 ta taille
                                 tes artères
                                 tes bronches
mais les fantasmes n'ont pas d'âge
ni le tien ni celui de personne
la richesse
la gloire
les trucs humides et parfumés
ne sont pas ton histoire      c'est l'histoire tout court
tu ne feras pas de poésie avec ton inconscient
TOUT LE MONDE A À PEU PRÈS LE MÊME
tu ne feras pas de coup d'édition avec tes frustrations
TOUT LE MONDE SAIT À PEU PRÈS CE QU'IL FERA AVEC UN MILLION
quant à signer de ton nom
ce serait
              une violations des principes les plus élémentaires de l'honnêteté intellectuelle
et
              un abus de bien social

(bien qu'il faille reconnaître
que tu croises
beaucoup de philosophes déguisés
en clodo
pour un mec de ton âge et de ton milieu)

à ce tableau de Munch

quand la lumière du jour
révèle
une ombre d'épouvante

qui se refuse à disparaître

elle ne ressemble pas au passé
et ni toi ni moi
ne pouvons y
mettre de mots dessus

de ces mots qui pourraient rassurer
elle a ton visage entre
ses paumes
fermement serrées

quand tu dis qu'elle agit
de jour en jour
sur toi
en toi
à travers toi
que c'est inéluctable

qu'elle est le tranchant d'une lame
intime
qui te scinde
en deux parts inégales

je te regarde
intensément
dans ces moments-là et
je ne vois plus
que cette ombre d'épouvante

je pense à ce tableau de Munch
à un pont sur la Seine obscure
je pense au dernier pas juste avant la falaise
et
je n'ose imaginer la suite


18 oct. 2014

Cabaret Poétique ce dimanche 19 Octobre 2014

Voilà ; c'est demain à 17h, à Lyon.
J'en serai, en compagnie de 4 poètes slovènes.
J'ai réservé tout le TGV. Pour m'entraîner correctement.
Je lirai 17 de mes textes au Cabaret Poétique.
Accompagné à la guitare par Greg Damon.
Merci à Fred Houdaer pour son invitation.
Non, je ne suis pas stressé, absolument pas. Alors, là, hein !
Et Saida m'apprend à respirer correctement...


17 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 20)

Quand on fait les courses
maman choisit
ce qu'on mange
mais aussi
mon cartable
&
mes vêtements
maman choisit aussi
ma coupe de cheveux au bol
&
quand je donne mon avis
elle répond
ça ira très bien comme ça
elle dit aussi qu'elle n'a pas le temps de cuisiner
alors on dîne généralement
d’œufs brouillés
de pâtes
&
de boîtes de conserve
je déteste le goût des salsifis
des fois j'en ai marre de toujours manger la même chose
maman réplique
arrête de te plaindre c'est fatiguant à la fin je fais ce que je peux
de toute façon
elle n'a pas d'autorité sur moi
elle s'énerve mais je rigole
elle me donne une claque mais je rigole encore
alors elle me traite d'insolent
&
brandit la menace
tu verras quand ton père sera là !
des fois
je les entends s'engueuler
quand papa rentre trop tard du travail
je reste planqué dans le noir
à l'étage
j'entends maman pleurer
&
claquer une porte
je retourne alors vite fait
dans ma chambre
j'éteins la lumière
&
je fais semblant de dormir

16 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 19)

"J'ai bien reçu ta lettre
où tu racontes ton voyage en Afrique
&
les animaux que tu as vus dans la savane mais
ici c'est différent
il y a des punaises
qui puent très fort
quand on les écrase
elles se faufilent le long du rebord boisé
de ma fenêtre
il y a des grenouilles
près de la minuscule rivière
en bas du jardin
elles sautillent de joie quand on les approche
tu les aimerais bien j'en suis sûr
il y a des guêpes aussi
qui se posent sur la table
quand on déjeune dehors
certains dimanches d'été
j'ai horreur des guêpes depuis
que je me suis fait piquer
deux fois de suite à la même main
alors j'emporte mon assiette à l'intérieur
de la maison à l'abri des bourdonnements
&
je termine mon repas tout seul
papa et maman se moquent gentiment de moi
il y a des serpents
dans les champs d'en face
papa dit que ce sont des couleuvres
mais il n'en est pas sûr alors on détale à toute vitesse
quand on en croise une mon frère et moi
on aime bien jouer à se faire peur tu vois
il y a des cousins
qui se posent sur l'eau
je ne sais toujours pas s'ils piquent plus fort
que les moustiques
mais ils n'ont pas l'air très sympathiques
il y a aussi
d'énormes toiles d'araignées
près des piquets de thym
&
de laurier
qui poussent le long d'un mur
et maman m'a surpris plus d'une fois en train de pisser dessus
et j'ai reçu plus d'une fois des grosses claques
j'espère qu'on se reverra un jour
parce que j'ai encore plein de trucs
à te raconter..."

Dans la maison de mon enfance (Extrait 18)

Maman
est institutrice
dans mon école
mais elle ne veut pas que j'aille dans sa classe de CM1
&
papa
est ingénieur en informatique
j'ai pas trop compris ce qu'il faisait exactement chez IBM
Maman
conduit une deudeuche bleue
qui bouge beaucoup
de bas en haut
de haut en bas
&
papa
a une R16 bleue foncée
avec des sièges en skai
qui brûlent les fesses
quand il fait chaud
maman
vient de la campagne
plus exactement d'une ferme
avec quelques vaches quelques cochons
quelques lapins quelques poules
quelques champs de mais
avec aussi un tracteur Massey Ferguson
&
papa
ne parle pas trop de là
où il vient
c'est maman qui en parle à
sa place
juste un peu sans entrer dans les détails
sauf quand
il s'agit de conclure
qu'il ne veut pas faire de nous
des enfants pourris gâtés à qui tout serait dû
parce que c'est
à la force du poignet
&
d'énormément de travail
qu'on peut s'en sortir
dans la vie
et pas autrement
il faut que ce soit bien clair aussi pour vous insiste t'il
oui oui répondons-nous en chœur mon frère et moi


Dans la maison de mon enfance (Extrait 17)

Quand on m'a dit que pépé
était mort à l'hôpital
j'ai ressenti un peu de tristesse je crois
mais pas tellement
il était déjà très vieux
depuis longtemps
&
je l'avais finalement assez peu connu
mais c'était pépé quand même
puis on m'a dit que son corps
allait venir à la maison
qu'on allait le veiller pendant
quelques jours
j'ai demandé à maman si on pourrait faire la même chose
avec un hamster
mais elle m'a répondu de ne pas raconter n'importe quoi
&
il a fallu l'embrasser sur le front
c'est la coutume on m'a dit
pépé était allongé dans le lit
de la chambre d'ami
son corps imposant était tout raide
ça me faisait sacrément peur de l'approcher
encore bien plus de devoir l'embrasser sur le front
j'ai regardé maman et papa
j'ai regardé mamy et papy
j'ai regarde mémé et mon frère
j'ai regarde par terre et dans le vide
&
j'ai regardé pépé qui ne bougeait pas
c'était à mon tour de l'embrasser sur le front
à mesure que j'approchais de lui
des idées bizarres me traversaient l'esprit
comme quoi pépé allait subitement se réveiller
et me crier dessus de lui rendre son âme
comme quoi il allait me donner le virus de la mort
et que j'allais mourir moi aussi juste après
j'ai récité très fort une prière dans ma tête
une de ces prières que j'avais apprises au catéchisme
et dont je ne pensais pas devoir un jour me servir
&
j'ai embrassé le front glacé de pépé
du bout des lèvres
&
en fermant les yeux
je ne me sentais pas plus rassuré mais
il a pu être enterré en Bretagne
un peu plus tard

15 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 16)

Seul dans ma chambre
je m'ennuie
je n'arrive pas à me
concentrer sur quoi que ce soit
ni sur mes devoirs 
ni sur une histoire 
ni sur une pensée
j'ai demandé tout-à-l'heure à mon frère s'il voulait jouer au ballon avec moi
dans le jardin
mais ça ne l'a pas intéressé alors
je feuillette quelques revues quelques BD puis
je les range sous mon lit
je pose le front à la fenêtre vers
la piscine des voisins vers la minuscule rivière
en bas de chez nous vers les
champs à l'abandon vers l'horizon de la
grande ville mais rien ne
me fixe bien longtemps alors je décide de faire du rangement
pour la n-ième fois je change les livres de place
en m'imaginant que cela m'incitera à voir
la vie sous un angle neuf mais rien n'y fait alors
je m'allonge dans mon lit
je commence à croire
que la journée n'en finira jamais
absolument jamais et puis
je pense à K. que j'aime en secret
et qui m'a regardé plusieurs fois hier en classe
et qui est peut-être aussi amoureuse de moi
mais jamais je n'oserai le lui demander
&
quand j'ai suffisamment pensé à K.
je me relève du lit je recommence
à m'ennuyer à tourner en rond
dans mon bocal je toque contre le mur
de la chambre de mon frère je lui demande encore
s'il veut jouer au ballon avec moi dehors
mais il répond NON sèchement alors
j'ai l'impression d'avoir été maudit par je ne sais qui
&
d'être le plus malheureux sur terre
en ce moment ah ça oui
&
c'est comme une sensation d'étouffement
à l'évocation de cette phrase je sens d'ailleurs
quelques larmes couler
&
c'est dans ces moments-là
pourtant
ou juste après je ne sais pas trop
qu'un déclic se fait
c'est très curieux quand même


14 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 15)

Un jour
mon frère est rentré de l'école
en disant
d'un air tout-à-fait tranquille
qu'il pissait tout rouge
mais que ça ne lui faisait pas mal pour autant
maman affolée a demandé
à vérifier
&
ce rouge avait la consistance du sang
c'est ce qu'elle a affirmé à papa au téléphone
qui était encore à son travail
&
qui lui a répondu de l'emmener aux urgences
j'ai accompagné maman
&
mon frère à l'hôpital de Nantes
on a attendu longtemps
maman ne tenait pas en place
nous non plus
&
une fois que le médecin
est revenu nous voir
il arborait un étrange et grand sourire
maman a éclaté en sanglots
j'ai cru qu'il voulait lui faire du mal exprès
mais elle a ensuite chaleureusement remercié
le monsieur en blouse blanche
qui a questionné mon frère sur ce qu'il avait mangé à la cantine
maman a alors appelé papa
qui était encore à son travail
pour lui dire que ce n'était plus la peine
qu'il nous rejoigne aux urgences
oui ça va mieux il a simplement mangé beaucoup trop de betteraves ce midi
mon frère
était tout content
et plutôt surpris
de provoquer ainsi l'hilarité générale
j'en étais presque jaloux



13 oct. 2014

Dans la maison de mon enfance (Extrait 14)

Le mercredi après-midi
il n'y a pas école mais
papa & maman nous ont
concocté un programme bien chargé
on commence d'abord
mon frère et moi
par une heure de
"Mini school" avec d'autres enfants
où une grosse femme
très antipathique nous enseigne
des rudiments d'Anglais
papa et maman insistent
sur l'importance de bien apprendre cette langue
pour plus tard
puis je vais à mon entraînement de foot
mon frère fait du judo
je m'amuse comme un fou
à dribbler tout ce qui bouge
&
je me fais assez vite engueuler par l'entraîneur
justement
parce que je dribble tout ce qui bouge
puis je vais au catéchisme
mon frère en est exempté c'est dégueulasse
le curé en soutane
nous raconte la vie de Jésus
nous demande de réciter les pêchés capitaux
&
deux ou trois prières apprises par cœur
sans rien comprendre
on termine l'heure religieuse par une chanson d'amour
"c'est un fier et beau navire qui s'appelle le monde-ami"
avant j'apprenais aussi le solfège
parce que j'avais l'oreille musicale
apparemment
mais je n'ai pas tenu plus de trois cours
ce qui n'a évidemment pas plu du tout à mes parents
&
puis je vais bientôt faire ma première communion
toute la famille viendra de Bretagne pour l'occasion
&
quand on rentre à la maison
il faut encore faire les devoirs d'école
sous étroite surveillance
&
on peut enfin regarder les dessins animés à la télé
j'entends souvent papa répéter à l'envi
quand vient le mercredi
"Mens sane in corpore sano"

Dans la maison de mon enfance (Extrait 13)

Maman dit qu'elle aurait aimé
avoir une fille
&
que si j'avais été une fille
ils m'auraient appelé Florence
ils avaient déjà choisi le prénom
papa dit qu'il s'en foutait
d'avoir une fille ou un garçon
c'est le hasard, tout ça, on n'choisit pas... mais c'est très bien un garçon, plaisante t'il 
j'aime bien leur poser des questions
j'aime quand ils répondent à mes questions
j'aime bien quand les repas du dimanche midi
se passent dans la bonne humeur
maman dit qu'elle aurait aimé
avoir un troisième enfant mais
que pour la naissance de mon frère
elle précise bien que ce n'est absolument pas de sa faute
sa césarienne s'était très mal passée
et les médecins lui avaient alors fortement déconseillé
d'envisager une nouvelle grossesse
ça aurait été trop dangereux
maman a la larme à l’œil quand elle raconte tout ça
&
papa nous raconte une blague
pour détendre un peu l'atmosphère
mais je pense encore à quelque chose qui ne passe pas
j'aime bien être un garçon
ça c'est sûr mais
je ne sais pas si je dois le leur dire
ou si je dois attendre
ou si je dois cacher ce que je fais
quand mes parents ne sont pas encore rentrés à la maison
je vais dans leur chambre
je fouille dans leur armoire
&
j'essaie les petites culottes de ma mère
et ses jupes



Dans la maison de mon enfance (Extrait 12)

On a des voisins
bien sûr
mais l'endroit paraît
quand même
à l'écart du monde
le chemin qui mène à la maison
n'est pas encore goudronné
il est étroit
bosselé
poussiéreux
&
puis les voisins
on les voit
à peine
ils vivent dans leur coin
ils sont là depuis longtemps
ils ont de vastes demeures
d'immenses jardins
&
de hautes haies bien taillées
je les aperçois depuis la fenêtre
de ma chambre
planqué derrière un bout de rideau
quand ils se baignent certains jours
dans leur piscine
qui me fait drôlement envie
à côté de notre maison
toute neuve
il y a une autre maison
comme la nôtre
en construction
pour l'instant c'est rien qu'un gros trou dans le sol
&
à quelques kilomètres de là
les premiers immeubles
maman dit que ce sont des HLM
poussent
comme des boutons d'acné
à la gueule
de l'ancienne campagne